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Libération
Chronique «Regarder Voir»

Flamme de fond

Chronique «Regarder Voir» : chaque semaine, une photo parue dans «Libé» regardée d'un peu plus près.

Le 1er décembre à Paris. (Martin Colombet pour Libération)
Publié le 07/12/2018 à 20h06

Jacquerie ou simples débordements, grogne ou guerre civile, insurrection démocratique ou faction douteuse, promenade du dimanche ou révolution en marche… Quelles justes images apposer à un phénomène contemporain si complexe, moucheté de tant de nuances et de contradictions que l’on ne saurait encore le nommer ? Tandis que les commentateurs comptent les points et cherchent leurs mots, des hectolitres de visuel affluent pourtant des manifestations du colérique mouvement des «gilets jaunes».

Même par temps moins éruptif, l’exercice du photojournalisme appliqué à la manifestation se révèle toujours retors, surtout dès lors que celle-ci dérape, ne serait-ce qu’un peu, à la marge. Si l’on attend du reporter qu’il rapporte la trace vibrante, et si possible plaisante à l’œil, de ce qui s’est joué sans le trahir, celui-ci aura beau immortaliser à parité les flots de marcheurs pacifiques défilant à deux à l’heure et les éléments plus turbulents, il y a fort à parier que ces derniers composent, avec bris et flammes, des tableaux à la photogénie plus avantageuse et spectaculaire - à croire qu’ils le font exprès. Et ainsi ceux qui filment ou photographient comme ceux qui les publient (agences, journaux, télés…) se trouvent aussitôt ciblés, souvent à juste titre, par les procès en sensationnalisme, en pactisation avec la minorité des casseurs au détriment de la foule sage à la cause ainsi bafouée.

On n'entendait plus guère de tels reproches au lendemain d'un samedi 1er décembre où les commémorations de Mai 68 quittèrent enfin les pages sépia des journaux pour se déverser à leur manière tapageuse sur le pavé, faisant du quartier des Champs-Elysées le théâtre d'affrontements et d'un désordre jamais revus à pareille intensité dans les rues de Paris depuis cinquante ans. Il n'y avait plus alors que le gouvernement pour s'enferrer dans des distinguos entre «casseurs» et «manifestants», la frustration ou la colère des derniers ayant achevé d'en verser bon nombre dans la radicalité des premiers, et la manifestation en mode iDZEN, si elle eut seulement lieu, se trouvant non plus entachée mais tout simplement occultée par le bruit et la fureur du reste.

Comment échapper dès lors à la litanie de trucs qui crament et à la surenchère du destruction porn, dont l'acmé faussement minimaliste fut le ressassement ad nauseam d'un visage de plâtre crevé par des manifestants dans le ventre de l'Arc de triomphe ? Par exemple, par une forme de décalage, d'incongruité hallucinatoire, d'attention à un détail capricieux, comme sur la superbe photographie de Yann Castanier qui figurait (dans Libération, lundi) la charge de gilets jaunes, smartphone en main, contre un escadron de CRS matraque au poing. Ou sur cette autre, signée Mathias Zwick dans l'Obs, et ses cavaliers casqués sur bitume fumant.

Œuvre de Martin Colombet, habitué des pages du journal, la belle image en une de Libé vendredi tranche à sa façon avec le tout-venant de l'iconographie insurrectionnelle. Par la touffeur de son calme, sa façon d'isoler un personnage au visage perdu dans sa propre pénombre, smartphone en main et trompe en bandoulière, à la faveur d'un temps mort qui est peut-être celui de l'après-castagne, dont seule témoignerait une voiture intacte bien que renversée au milieu de la chaussée. Heure et lieu demeurent insituables - a fortiori en cette période de l'année où il fait nuit le plus clair du temps -, tout comme cet énigmatique protagoniste dont l'habit jaune ne suffit pas à laisser deviner s'il a pris sa part des troubles en «casseur», «manifestant radicalisé» ou «modéré». Plastique et donc propos semblent s'en tenir avec grâce à cette irréfutable donnée climatique : le fond de l'air est jaune.

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