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Libération
Plein cadre

Marseille, l’ado au mur

«Kada et Chaïma, les Catalans, Marseille 2017».  (Photos Yohanne Lamoulère)
Publié le 22/02/2019 à 17h06

Trois corps aux épidermes duveteux se courbent, comme pour faire une révérence à la mer, tandis qu’au loin, à deux années d’intervalles, un couple d’inséparables pactise sa complicité au seuil d’une étreinte consolidée dans le sable et la fumée d’un narguilé. Dans ces deux photographies, l’on distingue un regard en flagrant délit d’évasion, ici une pêche à la saupe, là un assoupissement au chaud. L’attention est ailleurs, les rêves palpitent sourdement sous la présence intraitable du cagnard méditerranéen.

Depuis 2009, parée de son Rolleiflex, la photographe Yohanne Lamoulère s'approche frontalement, mais doucement, d'une jeunesse marseillaise, des«guerriers», ces «minots», les appelle-t-elle sans chichis ni faux-semblants, entre 15 et 25 ans. «Ils me permettent de me remémorer ces interrogations qui m'assaillaient adolescente.» Elle se rend compte qu'un bon nombre d'espaces de liberté, où les jeunes ont l'habitude de se retrouver, sont privatisés sous le passage d'une réhabilitation urbaine assez radicale et d'une politique de ségrégation sociale (de plus en plus assumée) de la ville : «Les lieux de prédilection pour leurs rencontres ou retrouvailles cessent d'exister.» Alors, où s'aimer quand «la capacité de s'aimer d'amour quand t'es gamin, c'est un peu la seule chance de survie que tu as, en fait» ?

La Pêche à la saupe, l’Estaque, Marseille, 2015. 

Née en 1980 à Nîmes, la photographe fait ses études à Arles, dont elle sort diplômée, puis s'installe dans le quartier de Saint-Antoine, à Marseille. Par sauts de puce, elle passe dans celui de la Viste, puis de la Calade. Inspirée par le travail du photographe Gilles Favier (et ses clichés, pour l'agence VU, de la cité de la Renaude, en 1992), elle capte, dès son arrivée, les quartiers laissés-pour-compte, les lieux oubliés qui s'effondrent peu à peu sous l'indifférence de la municipalité que le drame de la rue d'Aubagne est venu confirmer. Et la fuite de ces corps dénudés, sous la chaleur, qui ne demandent qu'à se sentir libres et grandir à pas feutrés. «La plage des Catalans où sont allongés Kada et Chaïma [Kada et Chaïma, les Catalans], par exemple, ils ne pourront plus y retourner l'été prochain…» La mairie veut privatiser une partie de celle-ci.

De cette ville fracturée, Yohanne Lamoulère livre un portrait sans fioriture, évitant sans mal l'écueil de la carte postale. «J'ai un appareil qui induit un temps de pose long et ça permet aux corps de se calmer», comme pour la prise de ces trois garçons [la Pêche à la saupe, l'Estaque]. A y regarder de plus près, on y voit l'épaule gauche de celui du milieu prête à se dédoubler de manière un peu spectrale, comme si, aux assignations et bornes de plus en plus nombreuses de la ville, le garçon commençait une transfiguration mutante pour une prochaine virée, cette fois inatteignable, dans un espace fantastique et pour le coup hors d'atteinte, libre certes de pêcher, et libre simplement d'exister.

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