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Analyse

Accord de paix RDC-Rwanda : la «peur imposée par Trump» finira-t-elle par mettre un terme à la guerre ?

Signé à Washington jeudi 4 décembre, l’accord de paix entre les deux pays peut sembler manquer de sincérité. Mais sur place, on note aussi qu’aucun des deux frères ennemis ne peut prendre le risque de mécontenter le président américain.

Le président américain félicite le président rwandais, Paul Kagame, (à gauche) et le président de la RDC, Félix Tshisekedi, après la signature d'un accord de paix le 4 décembre 2025 à Washington. (Chip Somodevilla/Getty Images.AFP)
Publié le 05/12/2025 à 17h33

Il faut parfois reconnaître à Donald Trump un certain sens de l’humour : «Regardez comme ils s’aiment ces deux-là !» s’est exclamé le président américain en désignant ses deux homologues africains, présents à ses côtés jeudi 4 décembre à Washington. Provoquant aussitôt une salve de rires du public. Dans l’enceinte de l’Institut des Etats-Unis pour la paix, rebaptisé la veille «Institut Donald Trump pour la paix», le Congolais Félix Tshisekedi et le Rwandais Paul Kagame venaient à peine d’apposer leur signature à un accord de paix censé faciliter la fin d’un conflit qui se déroule à l’est de l’immense République démocratique du Congo (RDC). Et envenime depuis au moins quatre ans les relations entre les deux pays voisins.

Plusieurs fois reportée, depuis que, fin juin, leurs ministres des Affaires étrangères respectifs avaient déjà paraphé l’accord, cette cérémonie au sommet s’est déroulée dans une atmosphère en réalité glaciale, révélant bien peu d’amour entre les deux frères ennemis. Gestes insolites, attitudes corporelles hostiles : difficile de ne pas constater combien le président américain a dû forcer la main des deux protagonistes. Lesquels ne feront d’ailleurs même pas semblant de se serrer la main, comme le veut pourtant l’usage, à l’issue de la signature du document détaillant les engagements des deux pays censés rétablir la sécurité et assurer le développement d’une région regorgeant de richesses minières qui intéressent particulièrement les Américains.

Un deal conclu aux forceps

A des milliers de kilomètres de Washington, à Kinshasa, capitale de la RDC, chaque image de cette étrange cérémonie a été décortiquée avec passion, sur les réseaux sociaux, comme sur les groupes de la messagerie WhatsApp. Avec des commentaires, parfois accompagnés de smileys hilares. Comme lorsque Trump et Kagame brandissent le livret ouvert de l’accord à peine signé, quand Tshisekedi se contente de tenir devant lui, avec réticence, le même livret mais fermé. Les internautes n’ont pas manqué non plus de noter qu’en se levant, Kagame tourne ostensiblement le dos au président congolais, confirmant ainsi une animosité qui a imprégné toute la cérémonie.

D’ailleurs, qui peut se prétendre vainqueur de ce deal visiblement conclu aux forceps ? A part Donald Trump, bien sûr. Lequel, avec la spontanéité brutale dont il est coutumier, a déclaré : «Nous allons tous gagner beaucoup d’argent.» En référence aux accords bilatéraux conclus dans la foulée avec les deux pays et qui sont censés garantir l’accès privilégié des Etats-Unis aux métaux rares, présents en abondance dans cette région tourmentée. Reste à savoir ce que le président américain comprend d’un conflit complexe vieux de plus de trente ans. Lui qui, dans son discours de jeudi, a rebaptisé le président congolais du nom de «Tshisekissedi».

Vice-président de l’Assemblée nationale, le député congolais André Mbata a demandé aux habitants de Kinshasa de venir accueillir le président Tshisekedi à l’aéroport, dès son retour au pays. Pour le féliciter d’avoir «mis un terme à trente ans de guerre à l’est». Sur place, on est parfois plus dubitatif : «Beaucoup de gens s’interrogent sur la position exacte de notre président. Il a longtemps résumé le conflit à l’est à une agression rwandaise. Déclarant encore récemment qu’il ne signerait pas cet accord de paix», souligne un journaliste congolais, contacté à Kinshasa. Lequel a été frappé par une autre image de la cérémonie de Washington, «qui a beaucoup tourné sur les réseaux sociaux», assure-t-il. On y voit un Tshisekedi visiblement boudeur, aux côtés d’un Kagame tout sourire

L’histoire de la brouille congolo-rwandaise reste à écrire. En accédant au pouvoir en 2018, Félix Tshisekedi avait d’abord semblé bien mieux disposé que son prédécesseur, Joseph Kabila, vis-à-vis du Rwanda et des groupes rebelles que ce pays est depuis longtemps accusé de soutenir, dans l’est du Congo. Amorçant même des négociations avec le dernier créé, le M23, formé en 2009 après l’échec de la réintégration dans l’armée de rebelles issus d’un autre groupe et majoritairement identifiés à la minorité tutsie congolaise, régulièrement stigmatisée depuis la fin du génocide des Tutsis au Rwanda voisin en 1994.

Les combats redoublent d’intensité

En 2020, des délégués du M23 auraient même été logés secrètement à Kinshasa, selon plusieurs sources, afin de trouver un accord avec cette formation qui avait brièvement pris Goma, capitale du Nord-Kivu à l’Est, en 2012. Pour une raison encore mal identifiée, tout s’effondre en 2021. Les responsables du M23 quittent Kinshasa, et reprennent les armes à l’est. Dans cette région où pullulent plus de 200 autres groupes armés, la guerre a repris et le M23 finira par prendre les deux principales villes de la région, Goma et Bukavu début 2025.

Au moment même où était signé l’accord de Washington, les combats redoublaient d’intensité dans la région du Sud-Kivu. Le cessez-le-feu promis est donc démenti chaque jour sur le terrain et le succès de l’accord de paix dépend par ailleurs de la conclusion de négociations menées à Doha au Qatar. Cette fois directement entre le gouvernement congolais et le M23, désormais élargi à une coalition politique plus large, sous le label AFC-M23. Un premier accord y a été péniblement signé le 15 novembre.

«Les discussions se poursuivent à Doha, pour signer différents protocoles encore en négociation. Même si la confiance manque. A Washington, on a eu surtout droit à un accord pour satisfaire Trump qui rêve d’avoir le prix Nobel de la paix. Les protagonistes ont compris la psychologie du président américain : il veut montrer qu’il a obtenu un résultat», constate un des facilitateurs du processus de Doha, coté AFC-M23. «Le Rwanda et la RDC savent bien qu’ils ne peuvent pas fâcher Trump, prendre le risque de ne pas respecter les accords signés. Paradoxalement, c’est peut-être la seule chance d’obtenir la paix : cette peur qu’inspire le président américain peut les contraindre à faire des concessions», suggère pour sa part le journaliste à Kinshasa.

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