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Invasion russe

Guerre en Ukraine : le Kenya s’insurge contre le recrutement forcé de ses ressortissants par l’armée russe

Le chef de la diplomatie kényane a annoncé ce mardi 10 février qu’il allait se rendre à Moscou. Une visite qui intervient après la mort de plusieurs Kényans déployés de force sur le front ukrainien.

Charles Ojiambo Mutoka, 72 ans, pose avec les portraits de son fils Oscar, mort sur le front ukrainien. (Tony Karumba /AFP)
Publié aujourd'hui à 18h29

Des ressortissants kényans, trompés par des promesses d’emploi civils bien payés en Russie, ont été mobilisés de force par le Kremlin pour combattre en Ukraine. De quoi entraîner la fureur des autorités kényanes qui jugent «inacceptable» le piège tendu à leurs ressortissants, victimes de réseaux de recrutement et utilisés comme «chair à canon» par l’armée russe.

Ce mardi 10 février, Musalia Mudavadi, le chef de la diplomatie kényane, a annoncé qu’il allait se rendre à Moscou, avançant une visite prévue en mars. «Nous avons déploré des pertes en vies humaines, et je prévois de me rendre à Moscou afin de souligner qu’il est impératif d’enrayer ce phénomène», a-t-il annoncé dans un communiqué.

L’annonce intervient alors que plusieurs médias ont révélé ces derniers jours comment des centaines d’hommes kényans, souvent sans aucun passé militaire, ont été manipulés par les autorités russes. Une fois arrivés en Russie, ces hommes ont été forcés de signer un contrat avec l’armée russe pour être rapidement envoyés sur le front en Ukraine, où nombre d’entre eux ont péri.

«Il semble qu’il y ait un schéma consistant à attirer des gens et à les faire mourir», a déploré de son côté Abraham Korir Sing’Oei, le numéro deux du ministère kényan des Affaires étrangères. Le diplomate a également évoqué un «programme intentionnel visant à recruter de manière illégale des personnes d’ascendance africaine, dont les Kenyans font partie, et à en faire en quelque sorte des combattants dans un monde dont ils ne font pas partie».

Abraham Korir Sing’Oei ajoute : «Ce qui ressort, c’est que ces individus sont utilisés comme chair à canon sur le front», qualifiant la situation de «douloureuse, perturbante, choquante». «A une époque moderne, c’est totalement inacceptable», a-t-il encore jugé, avant de souligner que le sujet a été soulevé par Nairobi auprès de l’ambassade russe au Kenya et directement auprès de Moscou. Pour l’heure, l’ambassade de Russie au Kenya n’a pas fait de commentaire.

Un contrat en cyrillique à signer sous la contrainte

Dans une enquête publiée lundi par l’AFP, quatre Kényans revenus de Russie, dont trois ont été blessés dans les combats, témoignent. L’un a quitté le Kenya, en pensant devenir vendeur tandis que deux autres espéraient travailler comme agents de sécurité. Le quatrième est un sportif de haut niveau.

Tous s’étaient vus promettre des salaires compris entre 920 et 2 400 euros mensuels en Russie par une agence de recrutement à Nairobi. Cette somme représente une fortune au Kenya, où de nombreux travailleurs gagnent à peine 100 euros par mois.

Une fois arrivés en Russie, ces civils se sont vus remettre un contrat écrit en cyrillique qu’ils ont signé sous la contrainte. Si quelques-uns d’entre eux ont pu suivre une formation militaire précaire et express, d’autres ont été envoyés sur le front ukrainien sans le moindre entraînement.

Ainsi, trois Kényans interviewés par l’AFP ont été mobilisés non loin de Voltchansk, dans la région de Kharkiv. Deux d’entre eux ont vu la quasi-totalité de leur unité, dont des Kényans et d’autres ressortissants africains, décimée en quelques minutes sous le feu de drones ukrainiens.

En décembre, les autorités kényanes ont estimé le nombre de kényans enrôlés de force par le Kremlin à environ 200 hommes. Selon les quelques kényans revenus du front et de la guerre, ce nombre est très vraisemblablement sous-évalué.

Le ministère des Affaires étrangères du Kenya a fait savoir que ses services ont permis d’aider le retour de 27 ressortissants au pays. Selon Nairobi, ces hommes auraient été «contraints d’assembler des drones et de manipuler des produits chimiques dangereux sans formation adéquate ni équipement de protection».

Au moins 1 436 citoyens originaires de 36 pays africains identifiés par Kyiv

Le scandale des recrutements forcés de ressortissants étrangers ne s’arrête pas au Kenya. En novembre, les autorités sud-africaines ont révélé avoir reçu des appels au secours provenant de 17 de leurs ressortissants assurant avoir été dupés par la Russie et envoyés combattre sur le front ukrainien. Via un communiqué publié ce mardi, le président sud-africain Cyril Ramaphosa a annoncé qu’il s’était entretenu avec Vladimir Poutine lors d’un appel téléphonique. Auprès du président russe, Ramaphosa a évoqué le «rapatriement des Sud-Africains combattant aux côtés des forces russes en Ukraine».

Accusé d’avoir participé à leur recrutement par des familles d’enrôlés, la fille de l’ex-président sud-africain Jacob Zuma, Duduzile Zuma-Sambudla, a démissionné du parlement sud-africain.

L’Ukraine mène également l’enquête sur ces recrutements forcés organisés par l’armée russe. En novembre, Kyiv a déclaré avoir identifié au moins 1 436 citoyens originaires de 36 pays africains dans les rangs de l’armée du Kremlin.

Des soldats nord-coréens ont également été engagés contre leur volonté dans l’armée russe. Les services de renseignements sud-coréens estiment que Pyongyang a envoyé plus de 10 000 soldats combattre aux côtés de la Russie en 2024. En septembre dernier, ils estimaient qu’au moins 2 000 d’entre eux étaient morts au front.

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