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Sud-Kivu

RDC : les rebelles de l’AFC-M23 vont-ils vraiment se retirer d’Uvira ?

Le groupe rebelle qui avait conquis cette ville stratégique le 10 décembre a annoncé son retrait unilatéral à la suite des pressions américaines sur leur allié rwandais. Reste à savoir quand et si ce retrait aura bien lieu.

Des membres armés du groupe rebelle de l'AFC-M23 le 15 décembre à Uvira, en RDC. (Daniel Buuma/Getty Images.AFP)
Publié le 17/12/2025 à 6h00

Comme toujours, le diable gît dans les détails : ce mardi 16 décembre, le groupe rebelle de l’AFC-M23 annonçait se retirer de la ville d’Uvira, dans la province du Sud-Kivu, à l’est de la République démocratique du Congo (RDC), conquise moins d’une semaine auparavant, le 10 décembre. Un coup de théâtre dans le long conflit qui oppose ce groupe armé antigouvernemental, soutenu par le Rwanda voisin, au régime de Kinshasa.

Ce conflit implique désormais aussi les Etats Unis suite à l’accord de paix conclu à Washington le 4 décembre, sous le patronage de Donald Trump. Ce jour-là, le Président américain semblait ravi de tordre le bras aux deux frères ennemis de la région. Alors que les combats se poursuivaient pourtant sur le terrain au même moment. Mais la prise d’Uvira par les rebelles du M23 – qui n’étaient pas invités à Washington et sont engagés dans un processus de paix parallèle parrainé par le Qatar à Doha – a été vécue comme un camouflet par les Américains. Lesquels ont brutalement haussé le ton, imposant cette annonce de retrait. Reste à comprendre quand, et comment, ce désengagement pourrait se dérouler.

Car les trois conditions posées par les rebelles semblent a priori impossibles à tenir à court terme : démilitarisation complète de la zone, déploiement d’une force neutre pour assurer le suivi du cessez-le-feu et protection des civils par «un mécanisme clair et crédible», dont les contours restent à définir. Une façon de retarder le retrait, ou de sauver la face alors que seule l’influence américaine a conduit les rebelles à accepter le principe de ce désengagement ? Dans l’immédiat, impossible de prévoir si des pressions supplémentaires les forceront à renoncer à ces exigences, ou s’ils réussiront à gagner du temps.

Improbable alliance gouvernementale

Ce qui est certain, c’est que la décision du retrait a été prise à contrecœur, alors que ces mêmes rebelles avaient conquis en moins de 24 heures Uvira, ville stratégique située à la frontière du Burundi. Dernier verrou sécuritaire dans cette région orientale de la RDC, déjà largement (mais pas entièrement) aux mains de l’AFC-M23 depuis le début de l’année. En janvier et février, les deux principales villes du Nord et du Sud-Kivu, Goma et Bukavu, étaient aussi passées sous contrôle rebelle. Depuis, Uvira concentrait l’essentiel des forces de la coalition gouvernementale repliée dans la dernière grande ville du Kivu sur les rives du lac Tanganyika : l’armée congolaise, les Forces armées de la république démocratique du Congo (FARDC), leurs supplétifs civils, les wazalendos («patriotes» en swahili), ainsi que 20 000 militaires burundais, alliés au régime congolais.

La débandade de cette large coalition ne fait aucun doute. D’autant qu’elle était minée par des dissensions internes. Notamment entre les FARDC et les wazalendos, qui s’affrontaient régulièrement pour asseoir leur emprise sur la ville. Le 24 novembre, une distribution d’aide humanitaire par les agences onusiennes avait notamment dégénéré en violents combats en ville, entre les deux alliés, faisant plusieurs morts.

Malgré la fragilité chronique de cette improbable alliance gouvernementale, qui a fui devant l’avancée des rebelles du M23, la prise d’Uvira ne s’est pas faite sans victimes ni combats, dans cette ville «fortement politisée, où les discours extrémistes ont depuis longtemps conduit à considérer la minorité tutsie comme des infiltrés rwandais, régulièrement persécutés», expliquait un universitaire de la ville, contacté par Libération le jour de la chute d’Uvira aux mains des rebelles et qui préfère garder l’anonymat. Ses inquiétudes sur d’éventuels affrontements se sont révélées fondées : juste avant, comme pendant, la prise de la ville, plus de 400 personnes auraient péri, selon un décompte difficile à vérifier. Mais selon l’Unicef, plus de 500 000 personnes auraient été déplacées au Sud-Kivu depuis le 1er décembre avec l’intensification des combats. Dont au moins 85 000 auraient franchi la frontière avec le Burundi, où elles survivent dans des conditions catastrophiques, ont indiqué mardi plusieurs responsables burundais.

Si l’AFC-M23 se retire, qui remplira ce vide ?

Depuis, un calme précaire est revenu dans cette ville. Laquelle, pour les rebelles, ne constituait qu’une étape. Ce projet d’une offensive totale pour détrôner le régime du président Félix Tshisekedi à Kinshasa semble dans l’immédiat stoppé net par les menaces américaines. Vendredi 12 décembre, devant le Conseil de sécurité de l’ONU, Mike Waltz, le représentant américain, avait dégainé la première salve. Visant directement le Rwanda et son président, Paul Kagame. Avec une virulence inédite, le diplomate avait accusé ce dernier d’avoir participé «intimement» à la planification et à l’exécution de cette guerre dans l’est du Congo. Affirmant disposer «d’informations supplémentaires sur l’ampleur et la sophistication de l’implication du Rwanda» dans ce conflit. Le lendemain, c’est Marco Rubio, le chef de la diplomatie américaine, qui surenchérissait : «Les actions du Rwanda dans l’est de la RDC constituent une violation claire des accords de Washington signés par le président Trump. Et les Etats-Unis prendront des mesures pour garantir le respect des engagements pris envers le président», écrivait-il alors sur le réseau X.

«Personne ne peut résister aux colères de Trump et de son administration», constate un ancien diplomate familier de la région. Mais si les pressions américaines ont suffi à décourager les velléités de l’AFC-M23 à poursuivre leur offensive et même à annoncer le retrait d’Uvira, les conditions que les rebelles ont posées dans l’immédiat seront-elles entendues ? «Déployer une force neutre suppose du temps, et… de l’argent. La Monusco [la force des Nations Unies pour stabiliser la région, ndlr] a quitté le Sud-Kivu en juillet 2024. Qui pourrait alors assumer ce rôle ?», interroge le même interlocuteur. Au-delà, une question demeure : si l’AFC-M23 se retire, qui remplira ce vide ? En janvier 2023, les rebelles avaient accepté de se retirer d’une partie du Nord-Kivu, suscitant la vengeance aveugle de plusieurs groupes armés qui avaient brûlé des villages précédemment sous leur contrôle.

A Uvira, les habitants de la ville contactés par Libération, sans être forcément partisans des rebelles, redoutent pour leur part le retour des wazalendos et des FARDC. «Quand ils étaient là, ça tirait chaque nuit, ils imposaient leur loi avec leurs barrages, leurs taxes, leurs exactions», se plaint un habitant d’un quartier populaire. Lequel note que les troupes des rebelles sont «plus disciplinées» et que l’électricité, mais aussi l’eau courante, dont il était privé depuis deux mois, ont été rétablies dans toute la ville. «M23 ou autre, tout ce que nous voulons, c’est la sécurité», conclue-t-il.

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