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Libération
Elections américaines 2024

50 polars pour 50 Etats : une femme flic à New York, un psy dans le Connecticut, un écrivain au double visage dans le New Jersey…

A l’occasion de la présidentielle 2024, «Libération» et la librairie le Comptoir des mots explorent les Etats-Unis à travers 50 romans noirs. Cinq nouvelles étapes avec, notamment, Wendy Walker et Joyce Carol Oates.

ParAlexandra Schwartzbrod
Theodore Dillerin
Thomas Stélandre
Publié le 22/10/2024 à 6h46

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Avec Theodore Dillerin de la librairie le Comptoir des mots dans le XXe arrondissement de Paris, l’équipe de Libé Polar a constitué une liste de 50 polars couvrant les 50 Etats d’Amérique. A la veille d’une présidentielle cruciale pour l’avenir des Etats-Unis et de la planète, il nous a paru important de mettre en avant un genre qui permet aujourd’hui de mieux comprendre le monde. Cette liste de polars est forcément subjective, il nous a fallu faire des choix drastiques mais l’ensemble raconte formidablement bien les fractures de la société américaine, le racisme toujours présent, la montée de la violence, les inégalités sociales, mais aussi les paysages sublimes, les opportunités pour qui ose tenter sa chance, le rêve américain en somme, ou ce qu’il en reste.


Ohio

Le pactole de Scott Smith

Situé dans le nord du pays, l’Ohio se pare d’un manteau blanc durant l’hiver. Tel est le décor dans lequel se déroule Un plan simple de Scott Smith. Le 31 décembre 1987, marchant dans une forêt enneigée, Hank Mitchell, son frère Jacob et Lou, l’ami de celui-ci, découvrent la carlingue d’un avion de tourisme abritant un pilote mort ainsi qu’un sac contenant quatre millions de dollars. Que faire ? D’un naturel prudent, Hank, comptable dans un bled reculé souhaite rendre cet argent certainement sale afin d’éviter les problèmes. Jacob et Lou, losers du rêve américain considèrent que ce pactole tombé du ciel pourrait changer leur vie et qu’il faut le garder. Après d’âpres discussions, les trois compères coupent la poire en deux : Hank gardera le trésor chez lui jusqu’à ce que l’avion soit découvert. Alors, si personne ne réclame l’argent, ils pourront se le partager. C’est, sur le papier, un plan simple. Rien ne se passera évidemment comme prévu et un enchaînement de mauvaises décisions fera s’emballer un mécanisme de violence et conduira des hommes ordinaires à commettre l’irréparable. Ici, la noirceur de l’âme humaine réside dans la cupidité. Le livre a été publié une première fois en France par Albin Michel en 1995 ; cette nouvelle version des éditions du Typhon, à la traduction entièrement revue et corrigée, permet de (re)découvrir un immense roman noir posant des dilemmes moraux de premier ordre. Th.D.

Scott Smith, Un plan simple, traduit par Eric Chédaille, Editions du Typhon, 467pp., 23€, (ebook : 12,99€).


Pennsylvanie

Le choc des générations de Duane Swierczynski

Ce roman publié en 2016 a un énorme atout : il se déroule dans l’Etat qui risque de désigner le prochain ou la prochaine locataire de la Maison Blanche. Revolver est un polar à l’intrigue retorse. 1965, 1995, 2015. Trois périodes, trois générations. Alors qu’ils font une pause dans un bar de Philadelphie, les agents Stan Walczak et George Wildey sont abattus froidement. Voilà pour le début de l’histoire, en 1965. Trente ans plus tard, Jim, le fils de Stan devenu flic à son tour, tente de retrouver le meurtrier de son père. En 2015, alors que le coupable court toujours, une plaque commémorative est inaugurée en l’honneur de Stan et George ; l’occasion pour Audrey, la fille de Jim, en froid avec les siens, de revenir dans le giron familial. C’est entre les mains de cette étudiante en criminologie que semblent se trouver les cartes pour résoudre un crime vieux de cinquante ans. Duane Swierczynski nous fait habilement naviguer d’une génération à l’autre dans une Philadelphie à la fois décor et personnage du roman. Une ville reflet de cette Amérique urbaine dont le visage change au gré des différentes vagues de gentrification. Grande fresque familiale, Revolver offre également un récit intéressant de l’immigration polonaise aux Etats-Unis et de son intégration au fil des générations. Th.D.

Duane Swierczynski, Revolver, traduit par Sophie Aslanides, Rivages Noir, 336pp., 10€, (ebook : 9,99€).

New York

La femme flic d’Edward Conlon

Le Bureau des policières nous plonge dans l’Amérique des années 50 et 60, au sein du célèbre NYPD (New York Police Department), univers chargé de testostérone où l’on dégaine son arme sans réfléchir et où les femmes sont censées être à la maison dès 6 heures du soir pour préparer le repas et tenir la maison. Les intrigues policières y sont multiples puisque le récit brosse le quotidien de diverses équipes de flics de 1958 à 1969 mais là n’est pas l’important. L’important, c’est elle, Marie Carrara, «une pionnière, comme la décrit Edward Conlon. Une Italienne dans un service de police irlandais, et une femme dans un monde d’homme.» Marie Carrara va serrer les dents, utiliser sa tête plutôt que ses poings, forte d’un flair hors pair et surtout d’une honnêteté sans faille dans un monde où l’on évolue davantage dans le gris que dans le noir ou le blanc. Dans son cas, la rigueur, l’amour du travail bien fait et le franc-parler vont payer. Marie Carrara est prête à tout endurer, et même les coups de son homme, si cela lui permet de réussir et surtout de devenir un modèle pour sa fille. Edward Conlon, est lui-même un ancien du NYPD. «Le Bureau des policières est une œuvre de fiction basée sur la vie de ma regrettée amie Marie Cirile-Spagnuolo, avec sa permission et sa coopération», écrit-il dans la préface. Un superbe portrait de femme, un formidable récit d’émancipation. A.S.

Le Bureau des policières, Edward Conlon, traduit par Thierry Arson, Actes Sud, 592 pp., 24,50 euros, 14,99 euros en numérique


Connecticut

Le psychiatre de Wendy Walker

Dans l’imaginaire français, le mot «banlieue» est rarement valorisé, c’est un euphémisme. Dans l’imaginaire américain en revanche, il renvoie à une enfilade de maisons identiques au gazon parfait. Wisteria Lane, la rue où se déroule la série Desperate Housewives se situe dans la ville fictive de Fairview. Wendy Walker ne choisit donc pas par hasard de reprendre le nom de Fairview, qu’elle imagine dans le Connecticut, pour en faire le cadre de son thriller psychologique. Jenny Walker, une adolescente traumatisée à la suite d’un viol y entame une thérapie avec Alan Forrester, le psychiatre de la localité. «Fairview est une petite ville, […] c’est le genre d’endroit qui n’attirerait pas un étranger cherchant à commettre un crime. Les têtes se tournent quand un inconnu arpente les deux rues commerçantes de notre centre-ville». A Fairview, tout le monde se connaît ; derrière un sourire poli, tous les habitants se surveillent discrètement. Cependant, s’il est un endroit où les masques sont censés tomber et les vérités se dire, c’est bien dans le cabinet du psychiatre qui voit défiler les différents personnages de l’intrigue. Une polyphonie de versions se font alors écho, livrant une à une les pièces d’un puzzle que tout lecteur amateur du genre se fera un plaisir de reconstituer. Wendy Walker nous livre un polar efficace sur le fonctionnement de notre mémoire et la manipulation psychologique. Th.D.

Wendy Walker, Tout n’est pas perdu, traduit par Fabrice Pointeau, Pocket, 403pp., 8,60€, (ebook : 7,49€).


New Jersey

L’écrivain au double visage de Joyce Carol Oates

Il ne se passe jamais rien dans «ce village mi-banlieusard, mi-rural du New Jersey» où Andrew J. Rush, écrivain de son état et petite gloire locale, est né il y a 53 ans et vit toujours avec sa chère épouse (pour preuve, la dernière mort violente dans le coin remonte à 1971, et c’était «un simple homicide involontaire»). Pourtant (les choses changent vite chez Oates) : «Et soudain, la hache.» Notre auteur de best-sellers est-il celui qui frappe ou celui qui hurle ? Il faut dire que rien ne va plus depuis que ce père de famille sans histoire se voit accusé de plagiat par une drôle de voisine. Rush («à la hâte» ou «assaut» en français) n’a plus qu’à bien se tenir – mais ce n’est évidemment pas ce qu’il va faire. Car ce que tout le monde ignore dans ce patelin d’Amérique, c’est qu’il écrit aussi en secret, aux heures les plus sombres de la nuit, de terribles romans, violents et moralement douteux, inspirés par ses propres démons, sous le pseudonyme du Valet de pique. Un thriller paru outre-Atlantique en 2015, malin et truculent, comme une récréation, de la très prolifique Joyce Carol Oates – laquelle, précisons-le, a signé depuis la fin des années 80 une dizaine de polars sous les identités de Rosamond Smith ou Lauren Kelly. Toute ressemblance… T.St.

Joyce Carol Oates, Valet de pique, traduit par Claude Seban. Points, 240 pp., 7€.

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