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Déchéance

Affaire Epstein : la chute vertigineuse du travailliste Peter Mandelson embarrasse le gouvernement britannique

Versement de dizaines de milliers de dollars, envoi de documents confidentiels et ouverture d’une enquête criminelle : le scandale international prend un nouveau tournant politique et judiciaire qui éclabousse l’exécutif travailliste.

Peter Mandelson, le 11 janvier 2026, sur le plateau de la BBC. (Jeff Overs/AFP)
ParJuliette Démas
correspondante à Londres
Publié le 03/02/2026 à 16h34, mis à jour le 03/02/2026 à 20h16

En 2024, au moment de s’envoler pour les Etats-Unis pour prendre ses quartiers à l’ambassade britannique de Washington, Peter Mandelson affirmait que sa mission serait de «rester sous les radars». Sa nomination surprend alors : son amitié passée avec Jeffrey Epstein est connue, tout comme les scandales qui lui ont valu, par deux fois, de démissionner de ses postes ministériels sous Tony Blair et Gordon Brown. Un des plus proches conseillers du Premier ministre travailliste, Keir Starmer, insiste tout de même, et voilà cette éminence grise du New Labour envoyée de l’autre côté de l’Atlantique murmurer à l’oreille de Trump. Mais pas pour longtemps.

Ce mardi 3 février, l’ancien conseiller de Tony Blair, l’un des artisans de sa victoire aux élections en 1997, a renoncé à son siège à la chambre des Lords avant d’être poussé dehors, concluant ainsi une nouvelle chute vertigineuse de faveurs entamée en septembre 2025. Quelques heures plus tard, la police annonçait l’ouverture d’une enquête criminelle contre Peter Mandelson sur de possibles transferts d’informations sensibles au financier déchu, alors qu’il était ministre.

En septembre dernier, des extraits de correspondance et les images d’un livre d’anniversaire signé par les proches du pédocriminel Jeffrey Epstein sont rendus publics. Parmi les noms, celui de Mandelson, qui vient prouver que leur amitié s’est poursuivie bien après l’emprisonnement de l’Américain pour trafic sexuel, en 2008. Embarrassé, le Royaume-Uni se cherche alors immédiatement un nouvel ambassadeur, quand le «prince des ténèbres» autoproclamé fait mine de s’excuser, et affirme surtout ne pas se souvenir de tout. Interrogé par la BBC en janvier, il se félicitait même d’avoir été «tenu à part» des affaires de trafic sexuel d’Epstein, en raison de son homosexualité, et assurait n’avoir «pas été au courant» des agissements de ce dernier.

Des virements proches de 75 000 dollars

Mais ces derniers jours, avec la publication de trois millions de nouveaux documents par le ministère américain de la Justice, les accusations pesant sur Peter Mandelson ont pris une ampleur inattendue, dépassant le volet sordide et sexuel – même si des photos de lui en slip, aux côtés d’une femme en peignoir, ont été publiées – pour entrer dans le domaine des fautes graves dans l’exercice du service public. Et menaçant de se transformer au Royaume-Uni en affaire d’Etat. Plusieurs relevés bancaires indiquent ainsi des virements d’un montant total proche des 75 000 dollars (63 400 euros) dont Mandelson, alors député, et son époux auraient été bénéficiaires – ce dernier ayant reçu la somme pour financer une formation en ostéopathie.

Plus préoccupant encore, d’autres échanges de mails indiquent que Mandelson, alors ministre au Commerce, aurait transféré des notes internes à Epstein, et l’aurait prévenu en avance de la démission de Gordon Brown. Certains documents montrent aussi que le financier américain a reçu des documents confidentiels concernant le plan de sauvetage de la zone euro pendant la crise financière de 2008. Les conservateurs et les libéraux-démocrates ont réclamé une enquête, et le gouvernement s’est empressé de confier à la Metropolitan Police de Londres le soin de déterminer si des poursuites criminelles doivent être lancées. Laquelle a annoncé mardi soir avoir ouvert une enquête criminelle sur Peter Mandelson, alors que l’ancien Premier ministre Gordon Brown, qui a fait part de son choc, a indiqué avoir transmis des documents sur le sujet à la police.

Tombé en disgrâce

L’exécutif a été vivement critiqué pour sa lenteur à réagir. Loin de rendre la tâche facile au gouvernement, Mandelson a démissionné du parti travailliste de son propre chef lundi. Et mardi, alors que le gouvernement menaçait de passer une loi pour l’exclure de la Chambre des Lords et lui confisquer son titre – du jamais vu –, il quittait en urgence la chambre haute du Parlement. Même s’il conserve pour l’instant son titre de «Lord».

Dans le Times, lundi, Mandelson se décrit comme «naïf» dans sa relation avec Epstein, et reconnaît être attiré par «les personnes riches qui ont de grosses personnalités, beaucoup de savoir, et beaucoup d’expérience à partager». Il ne commente pas les derniers documents, mais sa correspondance exposée en septembre 2025 équivaut pour lui à «une poignée d’emails anciens et mal avisés». Ces dernières révélations viennent appuyer les questions qui entourent sa nomination au poste d’ambassadeur, et sur le jugement des conseillers de Keir Starmer. Celui-ci admettait mardi matin en conseil des ministres que «la totalité des informations» n’était probablement pas encore sortie, et reconnaissait que ce genre de scandale entamait la confiance dans toute la classe politique.

Mandelson n’est pas le seul au Royaume-Uni à devoir rendre des comptes dans cette affaire : Andrew Mountbatten Windsor, le frère cadet du roi Charles III, a été déchu de tous ses titres en octobre, et a quitté la résidence royale qu’il louait pour une somme symbolique, tombé en disgrâce après des accusations de viols sur mineures facilités par Jeffrey Epstein. Lui aussi apparaît dans les documents sortis ces derniers jours, photographié à quatre pattes au-dessus d’une femme allongée au sol. Son ex-épouse, Sarah Ferguson, qui qualifie par mail Epstein de «frère [qu’elle a] toujours voulu avoir», a mis en pause les activités de son association Sarah’s Trust.

Mis à jour à 20 h 16 avec le récit de notre correspondante à Londres.

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