Menu
Libération
Décryptage

Arizona, Caroline du Nord, Géorgie, Michigan, Nevada, Pennsylvanie et Wisconsin: sept Etats qui décideront du duel entre Kamala Harris et Donald Trump

L’élection présidentielle du 5 novembre se jouera cette année dans ces swing states où les pronostics sont impossibles tant leur électorat est versatile. Ils désignent 93 grands électeurs soit un tiers du nombre nécessaire pour l’emporter.

A l'heure du vote, le 3 novembre 2020 à Tempe, Arizona. (Courtney Pedroza/Getty Images via AFP)
Publié le 09/09/2024 à 16h53

Inscrivez-vous ici pour recevoir gratuitement toutes les semaines notre newsletter Libé America.

Si 244 millions d’électeurs américains sont appelés à se rendre aux urnes d’ici au 5 novembre, un petit nombre d’entre eux vont peser beaucoup plus lourd dans la balance. Le Maine et le Nebraska exceptés, qui désignent leurs grands électeurs proportionnellement aux résultats du scrutin, tous les Etats américains utilisent la méthode du winner-takes-all, et attribuent en bloc l’intégralité de leurs grands électeurs au candidat y ayant reçu la majorité des suffrages, même avec une avance infime.

Le suspense, et l’enjeu pour les équipes de campagne de Donald Trump et de Kamala Harris, reposent essentiellement sur le vote des fameux swing states, cette poignée d’Etats au comportement politique imprévisible – parce qu’ils ne votent pas depuis des décennies pour le même parti, parce qu’ils ont basculé lors de la précédente élection, parce que les évolutions démographiques peuvent y modifier la tendance. Et cette année, la route vers la Maison Blanche passe par l’Arizona, la Caroline du Nord, la Géorgie, le Michigan, le Nevada, la Pennsylvanie et le Wisconsin. Soit 93 grands électeurs à eux sept, quand un candidat à la présidentielle doit en empocher 270 pour accéder à la fonction suprême.

L’arrivée de Kamala Harris sur le ticket démocrate, après le renoncement fin juillet de Joe Biden, a beaucoup resserré l’écart avec son adversaire dans les sondages de ces Etats, quand Trump y devançait parfois confortablement le président sortant. Une combinaison de conquêtes dans ces terres incertaines sera la clé de la victoire en novembre. Les deux campagnes y investissent des millions de dollars pour occuper l’espace en événements publics, porte-à-porte ou publicités de campagne. Rien ne sera épargné pour y mobiliser les électeurs et conquérir les indécis. Car dans ces sept Etats, chaque voix compte.

Arizona

Joe Biden s’y était imposé dans un mouchoir de poche en 2020. Une première dans l’Etat pour un candidat démocrate depuis Harry Truman en 1948 – exception faite de Bill Clinton, en 1996. Longtemps bastion républicain, l’Arizona est aujourd’hui considéré comme un swing state. L’«Etat du Grand Canyon» est au nexus de plusieurs problématiques centrales au scrutin de novembre. Avec une démographie très diverse et multipliée par sept en soixante ans, surtout dans les agglomérations de Phoenix et Tucson, l’Etat est doté de onze grands électeurs. Bordé au sud par sa longue frontière avec le Mexique, l’Arizona s’est imposé ces dernières années comme un champ de bataille politique, et un laboratoire des idées les plus radicales, dans le débat national sur l’immigration.

S’ils ont chuté ces derniers mois, les passages à la frontière ont atteint des niveaux records pendant la présidence de Biden, faisant de cette question l’une des principales préoccupations des électeurs. Trump attaque régulièrement Harris sur le bilan de l’administration démocrate en la matière. L’ancien président, qui avait fait de la construction d’un mur antimigrants l’un des axes de ses deux campagnes, promet désormais de mener «la plus grande opération d’expulsion» de l’histoire des Etats-Unis, en cas de victoire en novembre.

Les Républicains de l’Etat ont également tenté, en vain jusqu’ici, de rétablir une interdiction quasi totale de l’interruption de grossesse vieille de 160 ans. En réponse, les Arizoniens pourront choisir, en même temps qu’ils voteront à la présidentielle, de soutenir une initiative visant à garantir le droit fondamental à l’avortement, en empêchant l’État - doté d’une législature dominée par les Républicains, mais d’une gouverneure démocrate - de l’entraver avant le point de viabilité du fœtus.

Cet Etat de la Sun Belt est également un repaire de conspirationnistes persuadés que les scrutins sont truqués au bénéfice des démocrates. Le parti républicain instrumentalise cette méfiance, et la Cour Suprême a accédé fin août à une partie de sa demande, permettant aux fonctionnaires de l’Arizona de rejeter les formulaires d’inscription sur les listes électorales soumis sans la preuve de la citoyenneté américaine du demandeur. Un moyen de restreindre l’accès au vote des minorités.

Caroline du Nord

Alors que Donald Trump était doté dans les sondages d’une avance considérable pour obtenir les seize grands électeurs de Caroline du Nord, l’entrée en lice de Kamala Harris a totalement rebattu les cartes, y plaçant les candidats au coude-à-coude. Remettant l’Etat, qui avait longtemps semblé hors de portée des démocrates, en jeu pour novembre.

Remporter la Caroline du Nord reste un gros défi pour Harris, les candidats républicains ayant remporté l’Etat à chaque élection présidentielle depuis 1980 – à l’exception de Barack Obama en 2008. En 2016 et en 2020, les électeurs de Caroline du Nord ont partagé leur vote entre le républicain Donald Trump à la présidence et le démocrate Roy Cooper au poste de gouverneur. Un résultat similaire pourrait se produire en novembre, l’exécutif de l’Etat étant à nouveau en jeu. Le parti démocrate est déterminé à contrecarrer la victoire du candidat du GOP, le lieutenant-gouverneur conspirationniste Mark Robinson, véritable repoussoir pour une partie de l’électorat de l’Etat.

Les républicains ont l’avantage en matière de nombre d’inscriptions sur les listes électorales du «Tar Heel State», et sont favorisés par la carte électorale, que le parti a soigneusement redécoupée à son profit depuis des décennies. Les démocrates, eux, misent sur la croissance démographique de la Caroline du Nord, qui pourrait jouer en leur faveur, et sur une augmentation notable des inscriptions démocrates sur les listes après le retrait de Biden de la course à sa succession.

La campagne de Harris a ouvert plus de 20 bureaux dans l’Etat, et y a recruté plus de 10 000 bénévoles. Outre leur coalition traditionnelle – les jeunes, les minorités –, les démocrates ciblent particulièrement les enclaves suburbaines de la Caroline du Nord, ainsi que les communautés rurales, longtemps abandonnées aux républicains. Environ 3,4 millions de personnes, soit à peu près un tiers de la population de l’Etat, résident dans une zone rurale, soit plus que dans n’importe quel autre Etat américain, à l’exception du Texas.

Géorgie

Il avait fallu un mois et pas moins de trois recomptages des 5 millions de bulletins de vote, en 2020, pour que les 16 grands électeurs de Géorgie tombent finalement dans l’escarcelle de Joe Biden. Une victoire très serrée – moins de 12 000 voix, ou 0,23 point d’écart – mais remarquable dans un Etat du Sud qui n’avait pas soutenu de démocrate à la présidence depuis trente ans. Les sénatoriales spéciales, organisées en janvier 2021 et remportées par les deux candidats démocrates, avaient déterminé la couleur politique de la chambre haute et donné un peu de marge de manœuvre à l’administration Biden, achevant de mettre le «Peach State» sous les projecteurs.

La bascule bleue de la Géorgie, au cœur de la Bible Belt, est due à Atlanta et son aire urbaine, où vivent 6 des 10 millions d’habitants de l’Etat – contre moins d’un million au milieu du XXe siècle. Les banlieues de la capitale de la Géorgie, bastions conservateurs et ruraux il y a trente ans, sont aujourd’hui significativement plus peuplées, plus diverses, et plus démocrates.

Face à ces évolutions, le GOP résiste, avec ses armes. La législature de l’Etat, dominée par le Parti républicain, a adopté plusieurs lois liées à l’exercice du droit de vote, signées sans débat par le gouverneur – républicain – Brian Kemp. Ces textes controversés, décrits par leurs détracteurs comme des restrictions antidémocratiques du droit de vote, imposent davantage d’obstacles aux électeurs et aux administrateurs de l’Etat.

Michigan

Le Michigan était l’une des briques du «blue wall», ces 18 Etats qui ont systématiquement voté pour un candidat démocrate aux élections présidentielles entre 1992 et 2012… Jusqu’à l’avènement de Donald Trump, qui en 2016 face à Hillary Clinton, empoche de justesse les 15 grands électeurs de cet Etat industriel du Midwest, en puisant dans la colère du monde ouvrier de la Rust Belt. Fort de son soutien historique aux syndicats et de ses promesses de relance de l’industrie manufacturière, Joe Biden parviendra à ramener le Michigan dans le giron démocrate en 2020.

Mais l’Etat n’est nullement assuré de rester bleu cette année. Le Michigan est en effet devenu le symbole d’une réaction nationale au soutien apporté par Joe Biden à Israël dans sa guerre à Gaza. L’«Etat des Grands Lacs» compte la plus grande proportion d’Arabes américains du pays, mais également une jeunesse étudiante et progressiste nombreuse – autre bloc crucial de la coalition démocrate – deux groupes qui menacent de ne pas voter en protestation au soutien de l’administration Biden envers Benyamin Nétanyahou.

Lors des primaires démocrates, en février, plus de 100 000 électeurs démocrates du Michigan avaient ainsi choisi de voter «uncommitted» («sans préférence», l’équivalent d’un bulletin blanc), pour signifier leur rejet de la politique du président américain, accusé de soutenir aveuglément Israël malgré le coût humain colossal de la guerre dans l’enclave palestinienne, et demander à Washington d’exiger un cessez-le-feu immédiat. Difficile, pour l’heure, de mesurer l’impact du changement de nom sur le ticket démocrate dans ce domaine. Si Kamala Harris a adopté un ton plus dur à l’égard d’Israël, elle n’a pour l’instant pas annoncé de mesure plus concrète.

Nevada

Si le Nevada a voté démocrate lors des quatre dernières présidentielles, des signes indiquent une possible bascule en faveur du Parti républicain. Le scrutin s’y jouera avant tout sur le front de l’économie : la reprise post-Covid y a été plus lente qu’ailleurs, et l’Etat enregistre l’un des plus forts taux de chômage du pays. Le vote latino, qui représente aujourd’hui 20 % de l’électorat du «Silver State», sera également déterminant. Il est ici composé en majorité de jeunes électeurs, non affiliés à un parti et plus imprévisibles que leurs aînés, traditionnellement démocrates. Au cours des derniers mois de la campagne de Biden à sa réélection, cet électorat semblait de plus en plus tenté par un vote républicain. L’arrivée de Kamala Harris dans la course pourrait renverser la vapeur.

La question dépasse largement les frontières du Nevada : un électeur américain sur sept, aujourd’hui, est latino. Selon le Pew Research Centre, la proportion de Latinos parmi les Américains ayant le droit de vote a presque doublé depuis 2000. Depuis la dernière présidentielle, les Etats-Unis comptent 4 millions de nouveaux électeurs latinos, dont environ 3 millions sont nés aux Etats-Unis et ont atteint l’âge de voter. Les équipes de campagne rivalisent de moyens pour les séduire, à grand renfort d’influenceurs, de réseaux sociaux, de publicités de campagne en espagnol ou, pour les démocrates, de canal WhatsApp bilingue.

Pennsylvanie

Solidement démocrate pendant des décennies, la Pennsylvanie avait été remportée par Trump en 2016 avec une toute petite marge face à Hillary Clinton. Avant d’être récupérée quatre ans plus tard par Joe Biden, fort de son étiquette d’enfant du pays – il a grandi dans la ville ouvrière de Scranton. Le «Keystone State» est aujourd’hui très disputé par les deux candidats, qui rêvent de mettre la main sur ses 19 grands électeurs. Trump comme Harris savent que le chemin vers la Maison Blanche passe presque obligatoirement par une victoire dans cet Etat, le cinquième plus peuplé du pays. Leurs équipes respectives devraient d’ailleurs dépenser plus du double en Pennsylvanie que dans n’importe lequel des six autres swing states. Signe supplémentaire de l’importance de la Pennsylvanie, c’est dans cet Etat que Trump et Harris ont tenu leurs ultimes meetings.

L’ancien président républicain y mène une campagne particulièrement active, en ciblant les régions rurales et ouvrières qu’il avait remportées en 2016 et en 2020, et en attaquant le bilan de sa rivale démocrate sur les sujets économiques. Si l’inflation a connu un pic dans tout le pays sous l’administration Biden, avant de diminuer progressivement, le prix des denrées alimentaires a augmenté plus rapidement en Pennsylvanie que dans le reste du pays. La campagne de la candidate démocrate n’est pas en reste : elle vient d’inaugurer son cinquantième bureau de campagne dans l’Etat.

Wisconsin

Comme le Michigan et la Pennsylvanie, le Wisconsin, bastion démocrate, avait été remporté à l’arraché par Trump en 2016. Premier candidat républicain à une élection présidentielle à s’imposer dans le «Badger State» en trente-deux ans, il avait notamment obtenu le soutien des électeurs blancs des comtés ruraux, et profité de la baisse de la participation des électeurs afro-américains dans l’Etat, qui avait chuté de 20 % entre 2012 et 2016, soit près de quatre fois plus qu’au niveau national. Quatre ans plus tard, le Wisconsin revenait dans le rang démocrate, porté par le vote des banlieues et des femmes.

Symbole de l’importance de l’Etat et de ses dix grands électeurs pour les deux campagnes, la convention nationale républicaine s’est tenue en juillet à Milwaukee, plus grande ville du Wisconsin. Un mois plus tard, Kamala Harris s’est échappée de la convention démocrate, à Chicago, pour tenir un meeting au même endroit.

L’une des inconnues repose là aussi sur le vote latino, désormais plus important que le vote afro-américain dans l’Etat. Même si la population d’origine hispanique y reste bien moindre qu’ailleurs, dans un Etat où les marges sont si minces, même un petit changement peut avoir un impact important sur la politique nationale. D’autant que le Wisconsin compte 180 000 électeurs latinos non inscrits, que les deux partis cherchent activement à mobiliser.

Dans la même rubrique