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Premières nations

Au Canada, une nation autochtone harcelée par les forces de l’ordre pour laisser passer un gazoduc

Le peuple des Wet’suwet’en a subi des années d’intimidations de la part de la gendarmerie canadienne, pour s’être opposé - en vain - à la construction d’un pipeline à travers ses terres, selon une enquête d’Amnesty International.

Une manifestation en soutien aux Wet’suwet’en, à New York, le 18 février 2020. (Erik McGregor/LightRocket.Getty Images)
Publié le 12/12/2023 à 12h08

Le monstre d’acier de 670 kilomètres d’acier serpente au milieu de territoires autochtones. Un gazoduc vient de sortir de terre dans le sud-ouest du Canada, après des années de répression des forces de l’ordre à l’encontre des membres de la nation Wet’suwet’en, dénonce Amnesty International dans une enquête parue le 11 décembre.

Ébauché pour la première fois en 2012 par les sociétés TC Énergie et Coastal GasLink (CGL), ce pipeline doit transporter, quand il sera mis en service, 141 millions de mètres cubes de gaz par jour sur 670 km à travers l’État de la Colombie-Britannique. Or, la structure traverse des montagnes et des rivières des territoires de différentes nations autochtones canadiennes, les Premières nations. Leurs chefs ont presque tous signé des accords financiers avec les entreprises, seuls ceux de la nation Wet’suwet’en n’ont pas apposé leur paraphe. Conscients des dégâts environnementaux d’un tel projet, les 5 300 membres de ce peuple se sont farouchement opposés à sa construction, arguant que leur territoire n’a jamais été cédé au gouvernement fédéral.

Pour ralentir la construction du pipeline, les Wet’suwet’en ont, dès 2018, occupé à plusieurs reprises le chantier et ont demandé sa cessation en février 2019. Pour étouffer cette opposition, la firme CGL se tourne alors vers la Cour Suprême de la Colombie-Britannique et lui demande d’interdire les occupations. En décembre de cette même année, l’institution judiciaire accède à la demande de CGL. Elle interdit aux défenseurs des terres et leurs sympathisants de bloquer les allers-retours des camions et des pelleteuses, en bref d’occuper le chantier.

Une injonction qu’Amnesty International juge «trop large et qui restreint les droits de la nation Wet’suwet’en à l’auto-gouvernance et à la gestion de leur territoire.» La Colombie-Britannique autorise de fait la poursuite de la construction du gazoduc sans qu’aucune protestation ne soit permise.

«Des tireurs d’élite ont pointé des fusils sur nous»

Au titre de cette décision de justice, la Gendarmerie Royale du Canada (GRC) et la société de sécurité privée de CGL, Forsythe Security, débutent une campagne d’intimidation contre la population Wet’suwet’en. Ces forces armées ont «harcelé et surveillé illégalement» les défenseurs des terres ancestrales, selon Amnesty International. L’ONG affirme que les «Wet’suwet’en sont régulièrement suivis, filmés et photographiés».

Mais cette surveillance continue ne suffit pas à décourager les détracteurs du projet gazier qui continuent d’envahir les chantiers. De janvier 2019 à mars 2023, les policers fédéraux ont réalisé quatre descentes contre les Wet’suwet’en et leurs sympathisants. «Ils ont franchi la porte de nos maisons avec des haches et des scies mécaniques. Des tireurs d’élite ont pointé des fusils sur nous, des chiens d’attaque sont sortis, et nos maisons ont été détruites et brûlées sur notre territoire», témoigne le chef héréditaire Na’moks auprès d’Amnesty. Des femmes défenseures des terres ont également subi «des violences fondées sur leurs genres», note l’ONG.

Sur son compte Twitter, Leonardo DiCaprio dénonçait en 2021 les «raids militaires» de la gendarmerie canadienne. «Nous devons protéger les droits des défenseurs de la terre», martelait-il. Confrontée par Amnesty, la gendarmerie royale nie en bloc toutes accusations de violences envers la population autochtone.

Au cours de ces opérations policières, 75 détracteurs du projet gazier ont été arrêtés. Vingt d’entre eux sont par la suite poursuivis en justice pour outrage criminel et non-respect de la décision de la Cour Suprême, qui, rappelle Amnesty, ne devrait pas s’appliquer sur une terre non cédée au Canada.

Malgré une cinquantaine d’avertissements pour pollution et une amende de 346 000 dollars (350 000 euros), LC Energy et Coastal Gaslink ont finalisé leur gazoduc le 31 octobre et espèrent le mettre en service pour la fin d’année. Amnesty demande aujourd’hui que toutes les charges pesant sur les membres des Wet’suwet’en soient abandonnées et que le gazoduc ne soit jamais utilisé, sans toutefois disposer de réel levier d’action. Cette fois, David a perdu contre le géant Goliath, bien aidé par les institutions canadiennes.

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