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Décryptage

Contrairement aux dires de Trump, le Groenland utile mais pas «vital» pour la défense antimissiles américaine

Satellites, ceinture de radars d’alerte avancée, destroyers… Posséder le territoire autonome danois n’est pas indispensable pour les Etats-Unis, qui bénéficient déjà d’un large déploiement défensif à travers le monde.

La frégate «Triton», de la flotte danoise, à Nuuk, au Groenland, le 15 juin 2025. (Ludovic Marin/AFP)
Publié le 14/01/2026 à 18h00

Le Groenland, objet de toutes les convoitises de Donald Trump, présente un réel intérêt pour la défense antimissile des Etats-Unis. Pour autant, Washington a d’autres cordes à son arc pour son projet de bouclier antimissiles «Dôme d’or», sans avoir besoin de posséder ce territoire arctique présenté ce mercredi 14 janvier par le président américain comme absolument «vital» pour la sécurité américaine.

Quels sont les moyens de défense antimissiles américains ?

La défense américaine contre les missiles balistiques est constituée de satellites et d’une ceinture de radars dits d’alerte avancée pour détecter et suivre les missiles. Les Etats-Unis en disposent notamment dans les îles Aléoutiennes (Pacifique), en Alaska, au Royaume-Uni et au Groenland.

Ils peuvent également compter sur les radars des navires Aegis dotés de capacités antimissiles – 63 seront en service fin 2026, selon le service de recherche du Congrès –, ainsi que des radars implantés à Deveselu, en Roumanie, et Redzikowo, en Pologne.

Washington dispose également de plusieurs types de missiles intercepteurs, notamment les 44 missiles GBI implantés en Californie et en Alaska. Cette implantation est destinée à «contrer une menace provenant du continent asiatique, mais les silos de GBI ne sont pas bien placés pour intercepter une menace venant de Russie», explique Etienne Marcuz, chercheur à la Fondation pour la recherche stratégique (FRS).

Un missile balistique intercontinental est propulsé à quelques centaines de kilomètres d’altitude par son moteur. Une fois dans l’espace, il vole sans propulsion en suivant une trajectoire balistique et libère alors les ogives qu’il contient. La phase terminale du vol concerne la rentrée dans l’atmosphère des ogives.

Face à une menace venant de l’Est, déployer des missiles GBI au Groenland lui semple pourtant «peu probable, ils seraient plutôt placés dans le nord-est des Etats-Unis». Et s’il s’agit juste de placer des radars et des intercepteurs «au bon endroit», la nécessité affichée par Donald Trump d’annexer le Groenland est un «prétexte» : «il y en a déjà en Pologne et en Roumanie, donc ce n’est pas un argument».

Dans ces deux pays européens ainsi qu’à bord de leurs destroyers Aegis, les Etats-Unis disposent en outre de missiles SM-3, conçus pour arrêter les têtes nucléaires dans l’espace une fois qu’elles se sont détachées du missile. Le système américain Thaad vise, lui, à intercepter les ogives lors de la phase terminale dans la très haute atmosphère.

En quoi consiste le projet de Golden Dome ?

Annoncé par Donald Trump dès son entrée en fonction, le projet de «Dôme d’or» ambitionne de protéger le territoire américain contre tout type de missile. Le président américain entend y consacrer 175 milliards de dollars pour obtenir un système opérationnel d’ici à la fin de son mandat, une ambition jugée irréaliste à cet horizon par de nombreux experts.

Selon les calculs de Todd Harrison, de l’American Enterprise Institute, le projet coûterait, dans un scénario médian, environ 1 000 milliards de dollars sur vingt ans et jusqu’à 3 600 milliards pour le bouclier le plus efficace.

La principale innovation prévue est le déploiement en orbite basse d’une flotte de satellites intercepteurs qui se désorbiteraient pour percuter le missile quand il entre dans l’espace.

Mais «c’est un système multicouches : en cas de défaillance, il faut avoir d’autres options de tir. Les Etats-Unis vont aussi améliorer» leurs missiles et capacités d’interception au sol et en mer, selon Etienne Marcuz.

Pourquoi le Groenland ?

Des missiles balistiques intercontinentaux lancés contre les Etats-Unis passeraient nécessairement au-dessus du pôle, rappelle le chercheur, et y avoir des radars de détection et des moyens d’interception présente un intérêt. Actuellement, l’armée américaine dispose de moyens radars sur sa base de Pituffik (anciennement Thulé).

Concernant la détection, «c’est toujours intéressant d’avoir des radars au Groenland», pour suivre les missiles dans l’espace, «mais ça va l’être de moins en moins», relève Etienne Marcuz. En effet, «les Etats-Unis sont en train de déployer des satellites en orbite basse HBTSS pour justement suivre les missiles dans leur phase exo-atmosphérique».

Par ailleurs, les accords de défense actuels entre les Etats-Unis d’un côté, le Groenland et le Danemark de l’autre, donnent déjà beaucoup de latitude à Washington. «Les Etats-Unis peuvent positionner au Groenland des moyens techniques, matériels, humains, sans limitation. Ils pourraient même repositionner des moyens nucléaires s’ils le voulaient. En revanche, le point clé est que les Danois et les Groenlandais doivent être informés et consultés», explique Mikaa Blugeon-Mered, chercheur en géopolitique des pôles et auteur notamment des Mondes polaires (PUF).

Et d’analyser : «Si les Danois consultés sur un projet disaient “non et que les Etats-Unis le faisaient unilatéralement quand même, ce pourrait être interprété comme un viol de la souveraineté danoise et cela partirait en escalade diplomatique et politique. Donc le Danemark ne dispose pas d’un droit de veto au sens juridique du terme mais, de fait, ce que font les Etats-Unis au Groenland nécessite un accord politique.»

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