Lorsque le président américain a prononcé son nom, lors d’un meeting en Pennsylvanie début décembre, Susie Wiles ne s’est pas levée. Contrairement à son patron et à tous les autres membres du gouvernement présents ce soir-là – la porte-parole Karoline Leavitt, les secrétaires au Commerce et à l’Energie Scott Bessent et Chris Wright –, la directrice du cabinet de Donald Trump n’aime ni les projecteurs, ni les saluts face aux hourras d’une foule d’adeptes. Dans le bureau ovale, à la Maison Blanche, comme dans chacune des apparitions du président, elle prend soin de s’installer dans l’angle mort des caméras. «Je ne cherche jamais à attirer l’attention», confie-t-elle à Vanity Fair.
Et c’est probablement ce qui rend d’autant plus fascinantes ses confessions publiées ce mardi 16 décembre dans deux articles publiés par le magazine américain qui font grand bruit. Depuis plus d’un an, le journaliste Chris Whipple a rencontré cette femme après chacune des grandes décisions prises par l’administration Trump dont elle est probablement, dans l’ombre, la principale cheffe d’orchestre – l’ex-magnat de l’immobilier la qualifie régulièrement de «femme la plus puissante du monde».
Et ses commentaires sur la révolution conservatrice en cours au sommet des Etats-Unis, de la destruction méthodique de la bureaucratie américaine au dossier Epstein, en passant par les raids de la police migratoire et les droits de douane, offrent une plongée stupéfiante au cœur de la machine trumpienne d’ordinaire fermée à triple tour.
«Une personnalité d’alcoolique»
On s’étonne donc de voir Susie Wiles accepter de parler ouvertement et des mois durant de tous les membres de l’administration qu’elle dirige, pas toujours avec le dos de la cuillère. Un commentaire en particulier aura retenu l’attention, après avoir décrit la relation avec son père, le célèbre footballeur américain Pat Summerall, qui abusait de la boisson, voici qu’elle retrouve chez Donald Trump, qui n’a jamais bu une goutte en voyant son frère sombrer, «une personnalité d’alcoolique». Elle dit de lui qu’il «agit [avec] la conviction qu’il n’y a rien qu’il ne puisse faire. Rien, zéro, rien».
Celui-ci ne s’en est pas offusqué. Invité à réagir par le New York Post, un tabloïd conservateur qui l’interviewait ce mardi, il a reconnu avoir «une personnalité de type possessif et vulnérable à l’addiction» : «J’ai souvent dit que si c’était le cas j’aurais de très fortes chances d’être alcoolique.» Rien qui ne puisse érafler donc la relation quasi fusionnelle entre le président et sa chief of staff, qu’il trouve toujours aussi «fantastique».
Le récit de Vanity Fair et les commentaires de Susie Wiles, comme d’autres poids lourds de l’administration, racontent la relation entre un homme erratique, trop sûr de lui, et son bras droit pragmatique, rationnel, qui semble plus chercher à lui donner raison qu’à la lui faire entendre, comme c’est souvent le cas de cette fonction que beaucoup ont qualifié d’ingrate. A part lors de sa première campagne, cantonnée à la Floride, en 2016, Susie Wiles n’a jamais reçu les foudres de Donald Trump. Cette stratégiste politique hors pair n’a fait que gravir les échelons, jusqu’à devenir la principale confidente et conseillère d’un président à qui elle semble toujours offrir le dernier mot. «Il m’est arrivé à plusieurs reprises d’être mis en minorité, dit-elle au journaliste. Et en cas d’égalité, c’est lui qui l’emporte.»
Plongée dans l’administration
Voici donc comment elle explique la mise en place des droits de douane, qui ne faisait pourtant pas l’unanimité dans l’administration Trump, mais que le président voulait imposer coûte que coûte. Et de confier, quelques mois plus tard : «Cela a été plus douloureux que je ne l’avais imaginé.» Elle offre également une vision bien plus claire des intentions de Donald Trump avec son déploiement militaire dans les Caraïbes, qui ne semble plus tellement motivé par le trafic de drogue : «Il veut continuer à faire exploser des bateaux jusqu’à ce que Maduro cède. Et des gens bien plus intelligents que moi affirment qu’il y parviendra.»
Le plus fascinant reste la description qu’elle fait d’un gouvernement qu’elle a largement contribué à construire, non tant pour sa compétence – personne n’y croyait vraiment – que pour sa capacité à renverser la table. Ainsi justifie-t-elle le choix l’ex-animateur de Fox News Pete Hegseth, brutal et impulsif, à la tête de ce qu’elle estime être le cœur du «deep state» à détruire : «Les gens disent que l’Etat profond se trouve au département d’Etat. Ce n’est pas le cas. Il s’agit du complexe militaro-industriel.» Elle justifie sans fards la politique dramatique de celui qu’elle appelle «Bobby l’excentrique», le secrétaire antivax à la Santé Robert Kennedy Jr. : «Il repousse les limites, certains diront même qu’il va trop loin. Mais je pense que pour revenir au juste milieu, il faut aller trop loin.»
Et celui qui, peut-être, se retrouve le plus embarassé par les commentaires sans filtres de la directrice de cabinet reste le vice-président J.D. Vance, qu’elle accuse d’avoir retourné sa veste en ralliant Trump par pure stratégie politicienne, et d’être un grand «adepte des théories du complot».
«Meilleur président de l’histoire»
Interrogée sur les poursuites judiciaires engagées, à l’initiative de Donald Trump, contre ses adversaires politiques, la chief of staff confie avoir abordé le sujet avec le président américain et admet que ce dernier était motivé en partie par un désir de vengeance. Elle explique qu’un «accord informel selon lequel le règlement de comptes [s’arrêterait] avant les trois premiers mois» du second mandat a été trouvé au sein de la Maison Blanche. Et concède à demi-mot, après les inculpations de l’ex-directeur du FBI James Comey et de la procureure générale de New York Letitia James, que celui-ci n’en a finalement pas terminé.
Susie Wiles raconte aussi que Donald Trump n’a pas l’intention de se présenter à nouveau en 2028, ce que la Constitution interdit, mais qu’il évoque régulièrement le sujet parce que «cela l’amuse» parce que cela «rend les gens fous». Elle assure aussi, au lendemain de la démolition d’une partie de la Maison Blanche pour y construire une salle de bal, qu’il ne s’agit là que «d’une petite partie de ce qu’il prévoit».
Sur l’explosif dossier Jeffrey Epstein, criminel sexuel dont Donald Trump a été proche dans le passé, la cheffe de cabinet charge la ministre de la Justice, Pam Bondi. Après avoir assuré avoir le dossier sur son bureau, juste après sa nomination, elle a finalement annoncé, en juillet, au grand dam de la base trumpiste la plus virulente, qu’«une publication supplémentaire [de documents] ne serait ni appropriée ni justifiée» – mi-novembre, le Congrès a finalement approuvé une loi faisant obligation au ministère de la Justice de rendre publics d’ici au 19 décembre l’intégralité des documents non classifiés en sa possession sur le sujet. «Elle a fait totalement fausse route en jugeant que cela n’intéressait qu’un groupe très ciblé de personnes», juge la cheffe de cabinet.
Reportage
Indignation
Dans un message publié ce mardi sur le réseau social X, Susie Wiles a vivement réprouvé le contenu de l’article de Vanity Fair – «un article diffamatoire et malhonnête à mon égard et à l’égard du meilleur président, du meilleur personnel de la Maison Blanche et du meilleur cabinet de l’histoire», a-t-elle écrit. «Des éléments contextuels importants ont été ignorés et une grande partie de ce que moi-même et d’autres avons dit à propos de l’équipe [au pouvoir] et du Président a été omise de l’article», accuse-t-elle.
Ce bref moment au cœur des projecteurs ne devrait pas pour autant lui coûter trop cher. L’ensemble de l’administration n’a pas tardé à voler à son secours. Le Président n’a «pas de conseillère plus importante ou plus loyale que Susie. […] L’ensemble de l’administration lui est reconnaissant pour son leadership constant et la soutient pleinement», a fait rapidement savoir Karoline Leavitt, la porte-parole de la Maison Blanche, dont les portes viennent une nouvelle fois de se refermer.




