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Sanction

Thierry Breton interdit de séjour aux Etats-Unis par l’administration Trump, l’UE demande «des clarifications»

Avec quatre membres d’ONG luttant contre la désinformation et la haine en ligne au Royaume-Uni et en Allemagne, l’ex-commissaire européen a été sanctionné par Washington pour son engagement dans la régulation stricte de la tech.

Thierry Breton, le 25 avril 2025 à la Sorbonne, à Paris. (Christophe Petit Tesson/AFP)
Publié le 24/12/2025 à 8h26, mis à jour le 24/12/2025 à 12h24

Persona non grata. L’administration Trump a annoncé mardi 23 décembre des sanctions visant cinq personnalités européennes engagées pour une stricte régulation de la tech et contre la désinformation en ligne, dont le Français Thierry Breton, ancien commissaire européen.

Le département d’Etat a pour sa part justifié sa décision en affirmant que les agissements de ces personnes, désormais interdites de séjour aux Etats-Unis, s’apparentent à de la «censure» au détriment des intérêts américains. «Depuis trop longtemps, les idéologues européens mènent des actions concertées pour contraindre les plateformes américaines à sanctionner les opinions américaines auxquelles ils s’opposent», a fustigé le chef de la diplomatie américaine, Marco Rubio, sur X.

«L’administration Trump ne tolérera plus ces actes flagrants de censure extraterritoriale», a-t-il ajouté, dénonçant «un complexe industriel mondial de la censure».

«La censure n’est pas là où vous le pensez»

Parmi les personnes concernées figure donc le Français Thierry Breton, ancien ministre et artisan de la directive européenne sur les services numériques, qui a été commissaire au Marché intérieur de 2019 à 2024, avec de larges compétences en particulier sur les dossiers numériques et industriels.

Il a dénoncé sur X un «vent de maccarthysme» aux Etats-Unis, en référence à la chasse aux sorcières anticommuniste menée par le sénateur américain Joseph McCarthy dans les années 50. «Pour rappel : 90 % du Parlement européen – démocratiquement élu – et les 27 Etats membres à l’unanimité ont voté le DSA», la législation européenne sur le numérique, a-t-il souligné. «A nos amis américains : «La censure n’est pas là où vous le pensez»», a-t-il conclu.

La Commission européenne a réagi ce mercredi en «condamnant fermement» les sanctions des Etats-Unis. «Nous avons demandé des clarifications aux autorités américaines […]. Si nécessaire, nous répondrons rapidement et de manière décisive pour défendre notre autonomie réglementaire contre des mesures injustifiées», a assuré la Commission européenne dans un communiqué.

Pour Emmanuel Macron, qui a réagi ce mercredi sur X, ces sanctions «relèvent de l’intimidation et de la coercition à l’encontre de la souveraineté numérique européenne». Et le président français de poursuivre : «La France dénonce les décisions de restriction de visa prises par les Etats-Unis à l’encontre de Thierry Breton et de quatre autres personnalités européennes.» Emmanuel Macron a également affirmé que les Européens continueraient à défendre leur «souveraineté numérique» et leur «autonomie réglementaire».

Plus tôt dans la matinée, Jean-Noël Barrot, le chef de la diplomatie française, a également affirmé sur X que «les peuples de l’Europe sont libres et souverains et ne sauraient se faire imposer par d’autres les règles s’appliquant à leur espace numérique».

L’Espagne a aussi dénoncé «des mesures inacceptables entre partenaires et alliés». «Le gouvernement espagnol exprime sa solidarité avec l’ancien commissaire européen Thierry Breton et les dirigeants des organisations de la société civile qui luttent contre la désinformation et les discours de haine», a affirmé le ministère espagnol dans un communiqué, jugeant «fondamental pour la démocratie en Europe» de protéger un «espace numérique sûr».

Rejoint par le Royaume-Uni qui s’est dit mercredi «pleinement engagé à défendre le droit à la liberté d’expression». «Si chaque pays a le droit de fixer ses propres règles en matière de visas, nous soutenons les lois et les institutions qui œuvrent pour préserver Internet des contenus les plus préjudiciables», a assuré un porte-parole du gouvernement, ajoutant que «les réseaux sociaux ne doivent pas être utilisés pour diffuser du matériel pédopornographique, inciter à la haine et à la violence, ou propager de fausses informations».

Tollé unanime en France

L’ensemble de la classe politique française a également condamné ce mercredi la décision de l’administration Trump. «Nous ne sommes pas une colonie des Etats-Unis ! Nous sommes européens, nous devons défendre nos lois, nos principes, nos intérêts. Cette sanction scandaleuse contre Thierry Breton rend hommage à son combat pour notre souveraineté», a tempêté l’eurodéputé social-démocrate Raphaël Glucksmann sur X.

«Cette décision est d’une gravité extrême. La France et l’Union européenne doivent réagir de manière immédiate à cette attaque sans précédent contre notre souveraineté», a renchéri le secrétaire général du Parti socialiste Pierre Jouvet, toujours sur le réseau social d’Elon Musk. Pour l’eurodéputée (Horizons) Nathalie Loiseau, «ne nous y trompons pas : derrière cette mesure, c’est la souveraineté des Européens à décider de leurs lois et à les faire appliquer qui est attaquée». Même le Rassemblement national, au discours anti-européen, a critiqué cette décision. «Je pense que l’administration Trump non seulement se trompe sur le fond, mais se trompe sur l’image qu’elle renvoie des Etats-Unis au monde entier», a affirmé son vice-président Sébastien Chenu sur RTL.

Les quatre autres personnes sanctionnées sont des représentants d’ONG luttant contre la désinformation et la haine en ligne au Royaume-Uni et en Allemagne : Imran Ahmed, qui dirige le Center for Countering Digital Hate (CCDH), Clare Melford, à la tête d’un index de la désinformation (GDI) basé au Royaume-Uni, ainsi que Anna-Lena von Hodenberg, fondatrice de HateAid, une ONG allemande, et Josephine Ballon, de la même association.

Les Européens n’ont généralement pas besoin de visa pour se rendre aux Etats-Unis, mais doivent toutefois obtenir une autorisation électronique de voyage (ESTA).

L’Europe dans le collimateur

Le président américain Donald Trump mène une offensive d’envergure contre les règles de l’Union européenne sur la tech qui imposent aux plateformes des régulations, comme le signalement de contenus problématiques, jugées par les Etats-Unis comme une atteinte à la liberté d’expression. L’UE dispose, de fait, de l’arsenal juridique le plus puissant au monde pour réguler le numérique.

Washington a notamment très mal pris l’amende de 140 millions de dollars infligée par l’UE début décembre à X, le réseau social du milliardaire Elon Musk, décrite par Marco Rubio comme une «attaque contre toutes les plateformes technologiques américaines et le peuple américain par des gouvernements étrangers».

Depuis son retour au pouvoir, Donald Trump a l’Europe dans le collimateur. Dans sa nouvelle Stratégie de sécurité nationale, publiée récemment, qui parle d’un «effacement civilisationnel» de l’Europe, Washington cible pêle-mêle les instances européennes «qui sapent la liberté politique et la souveraineté», les politiques migratoires ou encore «l’effondrement des taux de natalité» sur le Vieux-Continent.

Dès février, soit un mois après le retour au pouvoir de Donald Trump, le vice-président américain, JD Vance, avait consterné les Européens lors d’un discours à Munich dans lequel il avait affirmé que la liberté d’expression «reculait» sur le continent, épousant les vues des partis d’extrême droite comme l’AfD, en Allemagne.

En mai, le secrétaire d’Etat américain avait déjà annoncé des restrictions de visas pour les étrangers accusés de «censurer les Américains», affirmant que la liberté d’expression était «essentielle au mode de vie américain».

Par ailleurs, un récent mémo du département d’Etat, cité dans la presse américaine, évoque de nouvelles consignes du gouvernement américain visant à restreindre les visas pour des personnes travaillant dans la tech (les visas H-1B), notamment spécialisées dans la modération de contenu. Le Réseau international de vérification des faits (IFCN, International fact-checking network), basé aux Etats-Unis et qui rassemble plus de 170 entités travaillant sur la vérification des faits et la lutte contre la désinformation, avait déjà exprimé sa «profonde préoccupation» à ce sujet. L’AFP en fait partie au titre de ses activités internationales de fact-checking.

Mise à jour à 12 h 25 avec la réaction d’Emmanuel Macron ; à 13 h 24 avec celle du gouvernement espagnol et à 16 h 11 avec celle du Royaume-Uni.

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