Un résultat net et sans appel. Le Parti nationaliste du Bangladesh (BNP) de Tarique Rahman effectue un spectaculaire retour au pouvoir en obtenant la majorité absolue au Parlement. Selon la commission électorale, il a remporté 212 des 300 sièges – en fait 299, une élection ayant été annulée à la suite du décès d’un candidat –, laissant 77 fauteuils à la coalition des onze partis emmenée par les islamistes du Jamaat-e-Islam et dix autres à des candidats indépendants. Le Jamaat, vendredi matin, a critiqué le «processus entourant les résultats des élections». Il a dénoncé des «incohérences répétées ou des montages dans l’annonce des résultats provisoires» qui «posent de sérieuses questions sur l’intégrité» du vote.
Au même moment, arrivaient d’Inde, du Pakistan, de Chine, de l’ambassadeur américain au Bangladesh, des messages de félicitations au vainqueur. Et dans les rues de Dacca, des partisans du BNP continuaient de klaxonner, comme ils avaient commencé à le faire lors de l’annonce de premiers résultats partiels au cœur de la nuit. Dans un communiqué, le parti a indiqué qu’il n’organiserait «aucun rassemblement de joie» pour célébrer sa victoire. Mais il a plutôt appelé à des prières à midi dans les mosquées de tout le pays, notamment pour saluer la mémoire de la «mère de la démocratie», son ancienne dirigeante et ex-Première ministre, Khaleda Zia, décédée en décembre. Son portrait en noir et blanc a été disposé dans de nombreux carrefours et façades d’immeubles de la capitale.
Persécution politique
Pour le BNP (centre droit, conservateur) et son leader, cette élection historique du 12 février fait figure de résurrection politique. Le parti ne siégeait plus à la Jatiya Sangsad, la Chambre de la Nation. Il faut remonter à 2001 – il était alors en coalition –, mais surtout en 1996, pour attester d’une forte présence du parti nationaliste à l’Assemblée nationale bangladaise. La victoire de la Ligue Awami en 2008 et la dérive autoritaire et répressive de sa leader Sheikh Hasina l’avait exclu du pouvoir depuis dix-sept ans.
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Tout comme les islamistes du Jamaat, le parti à la gerbe de riz (son symbole) avait même fait l’objet d’une véritable persécution politique, après s’être lui-même livré à des violences quelques années plus tôt. La politique au Bangladesh a souvent été une succession d’alternances pendulaires rythmées par les élections et, trop souvent, des cycles de vengeance-répression.
Cette victoire est également une réapparition-consécration pour Tarique Rahman. Cet homme de 60 ans aux fines lunettes est appelé à devenir le futur Premier ministre alors qu’il n’était qu’un exilé il y a moins de deux mois. Il avait fui la répression en 2008 et les geôles de Sheikh Hasina. Arrêté plusieurs mois, il dit avoir été torturé. Il avait profité d’un traitement médical à Londres, pour demander l’exil. C’est depuis le Royaume-Uni qu’il contrôlait le parti, redevenu une puissante machine électorale. Il n’est rentré au Bangladesh que le 25 décembre, quelques jours avant le décès de sa mère, Khaleda Zia. Pour se lancer dans un sprint électoral déclenché par la Gen Z.
La Gen Z bredouille
Celle-ci sort franchement bredouille de ce scrutin. Le Parti national des citoyens (NCP) qui était censé défendre ses volontés de renouvellement politique, s’est fourvoyé dans une alliance avec les islamistes du Jamaat et n’obtiendrait qu’une poignée d’élus.
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Car cette élection n’aurait jamais eu lieu sans la mobilisation des étudiants contre la réintroduction d’un système de quotas inique, le 1er juillet 2024. 36 jours plus tard, Sheikh Hasina était chassée du pouvoir. Le 8 août, le prix Nobel de la paix et économiste Muhammad Yunus acceptait de prendre la direction d’un gouvernement de transition d’un pays «détruit», comme il l’a lui-même qualifié à son arrivée à Dacca. Avant d’organiser l’élection de jeudi.
Après dix-sept ans d’autoritarisme, et malgré quelques incidents localisés, le Bangladesh semble avoir réussi un test démocratique grandeur nature dans un environnement sécuritaire pourtant largement dégradé. Depuis l’été 2024, plusieurs dizaines de personnes – dont 18 sur les deux derniers mois de la campagne selon le relevé de l’ONG Acled – ont été tuées lors d’événements violents.
Mais les autorités sont parvenues à organiser un scrutin pour plus de 127 millions d’électeurs inscrits (sur 175 millions d’habitants à 90 % musulmans), tout en déployant plus de 950 000 représentants des forces de sécurité et en autorisant la libre circulation de 45 000 observateurs bangladais et étrangers.
Référendum largement approuvé
Signe d’une maturité électorale retrouvée ce 12 février, les Bangladais ont même approuvé par référendum, à 68,1 %, la Charte de juillet, ouvrant la voie à d’importants changements institutionnels dans un délai maximal de 270 jours : la création d’une chambre haute de 100 membres élus à la proportionnelle, une augmentation de la proportion des femmes au Parlement, une limitation à deux du nombre de mandats du Premier ministre, plus de garanties pour la protection des droits fondamentaux et l’indépendance judiciaire, etc.
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«Nous avions promis de présenter à la nation une élection totalement neutre et crédible, et nous pensons l’avoir réalisée. Tout le monde le reconnaît», se félicitait, dès jeudi soir, le président de la Commission électorale principale, Nasir Uddin.
Mais contrairement aux pronostics, les Bangladais ne se sont pas allés voter en masse. Le taux de participation ne s’élève qu’à 59,44 %. C’est bien en deçà des 87 % de 2008, date de la dernière élection pluraliste non manipulée. Est-ce dû à l’interdiction de la Ligue Awami, en mai dernier, par l’administration Yunus ? Ses électeurs, ne s’estimant probablement pas représentés, ont pu bouder les urnes. Depuis son exil doré en Inde, l’ex-Première ministre en fuite n’a d’ailleurs pas manqué, dès jeudi soir, de demander «l’annulation de cette élection sans électeurs, illégale et inconstitutionnelle».
Un pays «détruit», ravagé par le «fascisme»
Tarique Rahman voulait un «mandat clair» du peuple. Il semble avoir été entendu. La tâche qui l’attend est «immense» comme il l’a lui-même reconnu. Lui aussi, comme Yunus, a évoqué un pays «détruit», ravagé par le «fascisme». Dans son adresse télévisée à la nation le 9 février, comme durant sa campagne, il a prôné un rétablissement de l’ordre public, la reconstruction des infrastructures et les soins de santé.
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Sans toujours expliquer comment tout cela serait financé, il a mis en avant une politique de «cartes», pour les familles d’abord. Dans un pays où les salaires baissent depuis quatre ans et où plus de 40 millions de personnes vivent dans l’extrême pauvreté, il promet une aide financière mensuelle aux femmes et aux chômeurs. Ensuite, il a également annoncé des aides pour les agriculteurs. Il dit vouloir donner du travail à 900 000 jeunes diplômés et des subventions.
En politique étrangère, il dit défendre «le Bangladesh avant tout». Il va devoir restaurer des relations exécrables avec l’Inde, qui héberge Sheikh Hasina et est resté proche de la Ligue Awami. Il entend travailler avec la communauté internationale pour le «rapatriement des Rohingyas». Surtout, il sera très attendu sur la très délicate question de la corruption contre laquelle il déclare une «tolérance zéro». Il lui faudra aller bien au-delà des discours d’estrade étant donné les affaires en série ayant décrédibilisé le BNP lors de ses précédents passages à la tête du pays. Tout reste à faire.




