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Salaires misérables, pas de droits syndicaux : Amnesty décrit une «symbiose» entre des pays d’Asie et des géants du textile

Selon l’ONG, des Etats comme l’Inde ou le Bangladesh ont mis en place des politiques empêchant des millions de salariées de bénéficier d’une rémunération décente et de droits syndicaux. Au profit des multinationales occidentales de l’habillement.

Lors d'un rassemblement d'ouvrières du textile à Dhaka, au Bangladesh, le 24 avril 2024. (NurPhoto. AFP)
Publié le 27/11/2025 à 12h50

Shein, une exception du textile mondialisé ? La focalisation des dernières semaines sur la plateforme chinoise de «fast fashion» ne doit pas faire oublier que ses concurrents occidentaux plus anciens et plus installés ne sont pas des modèles de vertu sociale, tant s’en faut. Deux rapports publiés ce jeudi 27 novembre par Amnesty International le rappellent, en s’intéressant à la situation des ouvriers et surtout des ouvrières du textile dans quatre pays où opèrent de grandes marques de l’habillement comme H&M, Gap, Desigual ou C&A via des cascades de sous-traitance : l’Inde, le Bangladesh, le Pakistan et le Sri Lanka.

L’ONG relève que s’est instaurée «une symbiose complexe entre les Etats producteurs cherchant à attirer des revenus de l’étranger grâce aux exportations et aux marques de la mode, et les détaillants désireux d’une main-d’œuvre bon marché». En ne faisant aucun effort pour des rémunérations minimales, en ne faisant respecter aucune loi liée à l’existence de syndicats dans les ateliers, voire en créant des «obstacles juridiques et administratifs» pour «contrer les tentatives de mobilisation ouvrière», les gouvernements de ces pays perpétuent «des structures coloniales qui exploitent une main-d’œuvre peu onéreuse et souvent remplaçable dans le Sud global, pour engranger des bénéfices au profit des actionnaires des marques et détaillants de la mode dans le Nord global», écrit Amnesty. Les rapports s’appuient sur 88 entretiens menés en 2023 et 2024 dans une vingtaine d’usines.

Jusqu’à 80 % de femmes

Derrière l’étiquette de nos vêtements, il y a, rappelle l’un des deux documents, «un secteur d’activité international qui représente aujourd’hui 1 000 milliards de dollars et emploie presque 100 millions de personnes dans le monde, dont la plupart sont des femmes» – 60 à 80 % de la main-d’œuvre est féminine, selon des estimations de l’Organisation internationale du travail en 2019. Les trois quarts de ces travailleurs et travailleuses seraient en Asie. Et en Asie du Sud, «les ouvrières et ouvriers du secteur de l’habillement (y compris le textile) représentent 40 % des emplois manufacturiers».

Or, souligne Amnesty, les quatre pays étudiés ont tous mis en place des systèmes pour limiter leurs droits. En Inde par exemple, «un grand nombre de travailleuses à domicile dans l’industrie de l’habillement ne sont souvent pas reconnues comme employées par le droit du travail indien et ne peuvent donc pas bénéficier d’une retraite, d’autres prestations de protection sociale liées à l’emploi ou d’une affiliation à un syndicat». Au Pakistan, «les ouvrières et ouvriers de l’industrie textile luttent au quotidien pour obtenir un salaire minimum et des contrats de travail, car le gouvernement ne garantit même pas ces droits les plus élémentaires».

Amnesty avance que ces limitations sont précisément destinées à faire venir ou à conserver sur le territoire l’activité de grandes marques occidentales. L’ONG en a contacté une vingtaine, qui toutes «ont des codes de conduite pour les fournisseurs ou des politiques ou principes liés aux droits humains qui affirment que l’entreprise s’engage à protéger le droit à la liberté syndicale des ouvrières et ouvriers», rappelle l’ONG.

«Pas de progrès réel en matière de liberté syndicale»

Pourtant, la plupart n’ont rendu que des réponses floues, voire pas de réponses aux questions d’Amnesty sur leurs politiques pour faire respecter les droits syndicaux et des conditions de travail décentes. «Les codes de conduite d’entreprise, qui sont établis de manière volontaire et évalués par un système d’audit social opaque et piloté par les entreprises, n’ont pas permis de progrès réel en matière de liberté syndicale. Ils apparaissent plutôt comme étant principalement orientés vers la recherche de la conformité et la gestion des risques pour les entreprises, et non vers la volonté de modifier un secteur basé sur l’exploitation», constate Amnesty.

Ces deux rapports sont publiés au moment où, en Europe, une directive sur le devoir de vigilance des multinationales est en passe d’être détricotée moins de deux ans après son adoption. Ce règlement inspiré d’une loi française de 2017 visait à imposer des obligations aux multinationales de plus de 1 000 salariés pour responsabiliser leur recours à la sous-traitance. Le 13 novembre, une alliance droite-extrême droite s’est entendue au Parlement européen pour limiter le nombre d’entreprises concernées (en passant le seuil à 5 000 salariés) et surtout mettre en cause le principe de responsabilité civile qui devait peser sur elles. Le texte doit être examiné ces prochains jours dans le cadre du «trilogue» européen, où les Etats membres ont encore le pouvoir de le faire évoluer.

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