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Colloquialisme

«Emmerder les non-vaccinés»: pour les médias étrangers, le casse-tête de la traduction

Depuis la sortie polémique du chef de l’Etat, qui dit vouloir «emmerder les non-vaccinés», se pose la question de sa traduction dans les langues étrangères. Entre euphémisation et vulgarité, linguistes, journalistes et observateurs n’arrivent pas à se mettre d’accord.

Emmanuel Macron à l'Elysée, le 17 octobre 2018. (Albert Facelly/Libération)
Publié le 05/01/2022 à 14h47

La phrase est loin d’être passée inaperçue. Lors d’une rencontre avec sept lecteurs du Parisien ce mercredi matin, Emmanuel Macron admet avoir «très envie d’emmerder les non-vaccinés». Si la polémique a aussitôt agité la sphère médiatico-politique en France, les journaux du monde entier se sont eux aussi emparés de la nouvelle. Avec à chaque fois la même difficulté : comment traduire les mots du Président français ? L’équilibre est dur à tenir : rester fidèle aux propos de Macron sans être trop vulgaire. L’une des premières à se lancer a été Laurence Haïm. L’ancienne correspondante de Canal+ à Washington et un temps conseillère du candidat Macron a transposé l’expression «emmerder les non-vaccinés» par un (très grossier) «fuck them». La journaliste s’est ensuite ravisée en supprimant son tweet. «Mon intention n’était en aucun cas de choquer», a-t-elle tapoté sur Twitter, avant de rappeler que «Reverso confirme [s]a traduction».

Affaire complexe

Les commentaires mi-moqueurs mi-acerbes ont alors fusé. A l’image de cet internaute qui rappelle que Laurence Haïm vit aux Etats-Unis depuis 1992, cela supposant, selon lui, une maîtrise parfaite de la traduction français-anglais. «Reverso c’est ce qu’on utilise en cours d’anglais en 5e. Comment une journaliste comme Laurence Haim peut s’appuyer là-dessus ?» s’étrangle l’un d’eux.

L’affaire est en réalité un peu plus complexe. Les médias britanniques et américains peinent à se mettre d’accord sur une traduction unique. Le présentateur star de CNN Jim Acosta opte par exemple pour «piss off». Dans un langage là aussi très fleuri, l’expression signifie «faire chier» ou «casser les couilles».

Ce qui ressemble à un simple débat de linguistes a en fait taraudé de nombreux médias installés à l’étranger. Yann Schreiber, l’un des journalistes de l’AFP, s’est dit «amusé» en voyant «l’actuel débat sur comment traduire le concept très français d’emmerder». Avant de lister différents termes parmi les plus employés en anglais, dont «hassle», «annoy», «harass» et «antagonize». Richard Carter, rédacteur en chef à l’AFP, a même expliqué que «ça a été un sujet de discussion majeur dans la salle de rédaction ce matin». La position de l’agence de presse a été arrêtée, dit-il. Ce sera «piss them». Le Guardian et la BBC ont fait le même choix. «Le débat sur les traductions est long, intense, poussé et détaillé», se marre auprès de Libération un journaliste français installé à l’étranger depuis plus de dix ans.

«Un euphémisme»

En allemand, aucun consensus ne se dégage. Le journal Der Spiegel emploie un très poli «ärgern», qui ne veut rien dire d’autre que «tracasser» ou «inquiéter». «Trop soft», soufflent les uns sur Twitter. «C’est un euphémisme», s’emportent les autres. «Verpissen, qui veut dire ‘faire chier’ serait une traduction plus fidèle», intervient Patrick Martin-Genier, spécialiste des questions internationales. Par ailleurs prof de droit public à Sciences-Po, il explique à Libération que les médias étrangers doivent prendre des pincettes dans la traduction du terme français, pour ne pas froisser un lectorat peu habitué à ce genre de sortie. «Il serait choquant qu’un chancelier dise une chose pareille en Allemagne. C’est même inenvisageable, alors les journaux ne vont pas jusqu’au bout de la traduction.»

En espagnol, la traduction «joder» semble tirer son épingle du jeu. C’est le choix qu’a fait El País, le principal quotidien outre-Pyrénées. Mais le mot apparaît, aux yeux de certains, comme «trop fort». Alors La Vanguardia et El Mundo lui ont préféré «fastidiar», plus proche «d’ennuyer». Mathieu de Taillac, correspondant à Madrid pour le Figaro, admet être sur le «gros dossier» de la traduction espagnole. «On est en spéciale depuis hier soir», relève-t-il sur Twitter.

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