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Trente ans après la chute

1991-2021: que reste-t-il de l’URSS?

On l’avait crue disparue il y a trente ans, emportée par l’histoire. Pourtant, l’URSS, sous d’autres formes, transpire encore en Russie. Liberté d’expression, démocratie, mémoire… Les acquis de 1991 n’auront été qu’un feu de paille, progressivement rognés par un pouvoir poutinien qui glorifie le passé en reproduisant ses travers. Retour sur les traces de ces rendez-vous manqués avec la liberté.

A Moscou, en 2018. (Niels Ackermann /Lundi13)
ParVeronika Dorman
envoyée spéciale à Moscou et à Nijni-Novgorod
Publié le 20/12/2021 à 17h09

Une file se plaque contre le mur pour échapper au vent mordant de décembre, sous l’enseigne décatie «Gastronom», s’étire, et disparaît au coin de la rue. L’attente est longue, deux heures au moins. Dans cette épicerie d’un quartier résidentiel de Moscou, ce jour-là, on vend du sucre. Un kilo par personne. On est venu en famille, pour démultiplier la prise. Les enfants jouent à chat – dérapages et glissades sur le carrelage sali par la boue apportée du dehors – entre les rayons et étals complètement vides depuis des mois, recouverts de poussière. Un seul produit comestible en vue sur les comptoirs, des pyramides de conserves de lait concentré, ce passage obligé de toute enfance soviétique. C’était il y a trente ans.

Récit des barricades

A la fin de l’année 1991, à Moscou, les frigos sont vides mais les esprits échauffés. L’Union des républiques socialistes soviétiques, économiquement et politiquement affaiblie par les réformes gorbatchéviennes, vit fébrilement ses dernières heures, après une année de grèves et de manifestations massives dans les grandes villes, les déclarations d’indépendance en cascade des républiques. Dans les cuisines moscovites, chacun y va de son récit des barricades, ces journées du mois d’août passées à protéger la Maison blanche, le siège du gouvernement russe, depuis lequel Boris Eltsine dirigeait la résistance au putsch organisé par la vieille garde communiste. D’autres sont allés place Loubianka, sous les fenêtres du KGB, pour démanteler la statue de Félix Dzerjinski, le fondateur de la terrible police politique. Quand il finit par démissionner, le 25 décembre, «Gorbatchev n’a reçu aucun appel des dirigeants des nouveaux Etats indépendants, pas un seul, se souvient Andreï Gratchev, le dernier assistant du dernier secrétaire général du Parti communiste de l’Union soviétique. Seuls les présidents occidentaux ont téléphoné, Bush voulant surtout s’assurer que la mallette nucléaire était en sécurité.» Pour l’Occident, c’est l’aboutissement de l’effondrement de tout l’édifice communiste, qui avait commencé par la chute du mur de Berlin, deux ans plus tôt.

Aujourd’hui, les magasins débordent, mais la Russie est-elle vraiment sortie du communisme ? Est-elle parvenue à se régénérer en se débarrassant de ses démons soviétiques ? Trente ans après la dislocation de l’URSS, le pays qui en fut à la fois le centre et le sommet semble condamné à reproduire à l’infini les dynamiques et les grands (dés)équilibres de l’empire dont elle nourrit la nostalgie. La capitale, Moscou, continue plus que jamais de concentrer le pouvoir et les richesses, et la «verticale» érigée par Vladimir Poutine, lui-même issu du KGB, qui bride l’autonomie des provinces, est une déclinaison déformée du politburo soviétique. Le passage à l’économie de marché a certes propulsé le pays dans la mondialisation, permettant à la population de posséder et d’entreprendre (plus ou moins) librement, mais la culture dirigiste et centralisatrice héritée du totalitarisme stalinien, en se repliant essentiellement sur l’exploitation des ressources naturelles de gaz et de pétrole, a donné naissance à une économie de rente, un «capitalisme d’Etat» au seul service du pouvoir, corrompu et inégalitaire.

Tentacules du pouvoir politique

De même, l’Etat russe n’a pas renoncé à privilégier le développement forcené du complexe militaro-industriel, ce déséquilibre même qui avait plongé l’URSS dans le marasme économique. Convaincu d’être une forteresse assiégée, mais aussi une grande puissance, le Kremlin entend protéger ses frontières par une armée redoutable et des armes de pointe face à un Occident qui n’a, en fait, jamais cessé d’être perçu comme l’ennemi existentiel, qui n’aurait de cesse de la menacer à ses frontières, cet Occident «décadent» et moralisateur qui s’immisce dans les affaires domestiques, en finançant d’innombrables «agents»… La diplomatie d’influence que pratique le Kremlin dans son étranger proche, de manière toujours plus décomplexée, au mépris du droit international, est de type impérialiste… Enfin et surtout, alors que les services secrets ont dominé le siècle soviétique, tentacules du pouvoir politique dont ils émanaient mais auquel ils étaient soumis, ils sont devenus, dans la Russie de Vladimir Poutine, la quintessence même du pouvoir. Ils sont le pouvoir.

La fin de l’URSS, la «plus grande catastrophe géopolitique du XXe siècle», selon les mots de Vladimir Poutine, a été vécue par une grande partie des Russes comme une promesse de changement, à l’intérieur du pays et à la face du monde extérieur. Un horizon d’ouverture et de délivrance. La fin d’une dictature séculaire et la possibilité d’un apprentissage démocratique. L’abolition de la peur et le loisir, enfin, de voyager, de consommer, de décider pour soi-même. De vivre «normalement». «C’était une époque de liberté, on vivait, on respirait, se souvient le politologue Andreï Kolesnikov, alors jeune journaliste. De chaos aussi, pour certains, évidemment. C’était inévitable, nous passions véritablement d’une dimension à une autre.»

En 1991, était libérée l’expression : une loi sur la presse venait de mettre fin à des décennies de censure et de propagande, et la critique du pouvoir à la télévision et dans les journaux devenait un sport national. Trente ans plus tard, Poutine muselle les médias, condamne au silence les voix indépendantes et neutralise toute discussion sur le présent.

En 1991, était libérée la démocratie : le champ politique se pluralise à l’extrême et le Parti communiste est interdit. Trente ans plus tard, les mêmes communistes, c’est-à-dire les bourreaux d’hier, sont la seule force d’opposition qui survit dans le champ politique, comme la promesse d’une cauchemardesque répétition.

En 1991, était libérée la mémoire : l’association Mémorial, créée en 1988 par les dissidents soviétiques, pouvait enfin écrire l’histoire des répressions staliniennes et œuvrer à la réhabilitation de millions de victimes. Trente ans plus tard, en s’y attaquant frontalement et brutalement, le Kremlin entend priver les Russes de tout passé qui ne serait pas glorieux.

Il ne reste plus grand-chose des promesses d’émancipation de 1991, de l’euphorie qui avait accompagné la fin du régime communiste. Vladimir Poutine, qui a décidé de rester indéfiniment aux commandes du pays, a édifié son pouvoir sur le dénigrement de la rupture d’il y a trente ans, pour s’inscrire dans la durée longue, la continuité d’avec la Russie soviétique, et même impériale. «Nous nous sommes éloignés de la libération que fut la chute de l’URSS, nous nous retrouvons aujourd’hui à l’exact opposé, dit Andreï Kolesnikov, qui dirige aujourd’hui les programmes sur la politique intérieure russe au sein du think tank Carnegie. Il ne s’agit pas d’un retour total dans la réalité soviétique, même si un certain réflexe soviétique se reproduit. En fait la Russie aujourd’hui, c’est l’autoritarisme, sans le marxisme-léninisme.»

«Totalitarisme de rechute»

Si le présent des Russes n’est pas libre, s’ils doivent se replier sur leurs anciens bourreaux pour résister dans le champ politique et s’ils n’ont pas accès à leur passé, le cercle semble bouclé. En cette fin 2021, si le système soviétique a partiellement survécu, il se reproduit grâce à la pérennité de certaines institutions de base. Dans des formes altérées et hybrides parfois, mais tenaces. A commencer par la police politique dont sont issus les cadres du régime, Vladimir Poutine lui-même mais aussi l’armée et le système judiciaire. «Ces institutions n’ont jamais été réformées parce que le FSB, le ministère de l’Intérieur et de la Défense, le parquet, ont continué de disposer de leurs propres établissements d’enseignement fermés. Ils ont non seulement continué à reproduire des cadres, mais aussi l’esprit professionnel, une conscience corporative», explique Goudkov.

«Nous pensions, avec Iouri Levada, que le régime totalitaire s’effondrait parce que de nouveaux besoins avaient émergé, surtout chez les jeunes. Nous pensions qu’il suffisait que parte la génération née au début de la période soviétique pour que le régime s’effondre. Mais la survivance des institutions a permis la reproduction de l’homme et du système», dit encore le sociologue. Selon lui, le poutinisme, un «totalitarisme de rechute», «peu sympathique, mais plus flexible, plus pluraliste que du temps de l’URSS», serait en fait «une sorte de réaction à l’effondrement du système communiste, qui va durer encore longtemps. Nous sommes toujours dans la phase de l’effondrement. Le changement rapide, c’est une illusion. Ce n’est pas une affaire de quelques années, il faudra plusieurs générations».

A lire : Alain Blum, Françoise Daucé, Marc Elie, Isabelle Ohayon l’Age soviétique, une traversée de l’Empire russe au monde postsoviétique. Ed. Armand Colin, 2021, 432pp., 26,50 €.



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