Au pied d’un immeuble de cinq étages, un générateur vrombit sans discontinuer. Nous sommes dans le centre de Kyiv, près de la station de métro Olimpiiska. Son emplacement avantageux est le seul atout dont peut se vanter ce bâtiment peu élevé. Mardi 13 janvier, il a été privé d’électricité pendant dix-huit heures, puis le courant est revenu pendant quatre heures durant la nuit, avant de disparaître à nouveau à 5 heures.
A l’entrée du premier escalier, Oleksandr, un homme d’une quarantaine d’années vêtu d’une doudoune noire, fait les cent pas. Sa mère, Svetlana, retraitée et handicapée, vit au dernier étage. Elle souffre d’hypoxie, un manque d’oxygène, et respire à l’aide d’un concentrateur, un appareil spécial branché sur une prise électrique. «Pour certains, la lumière est un confort quotidien, mais pour elle, c’est une question de vie ou de mort», explique son fils.
Reportage
Dans la nuit du vendredi 9 janvier, la Russie a attaqué l’Ukraine avec 240 drones et 36 missiles de différents types, visant principalement Kyiv et sa région. Des coupures d’électricité d’urgence ont été mises en place dans toute la ville, et les services publics s’efforcent vingt-quatre heures sur vingt-quatre de résoudre les problèmes de chauffage, d’électricité et d’eau. Gênés par les fortes gelées, les frappes incessantes et la surcharge des réseaux.
L’intensification des bombardements des infrastructures énergétiques de la capitale accompagne la dernière phase de pourparlers de paix. Le président ukrainien, Volodymyr Zelensky, est récemment revenu d’un voyage à Paris, où il s’est entretenu avec ses partenaires européens. La prochaine étape est une nouvelle rencontre avec Donald Trump qui, selon le Financial Times, pourrait avoir lieu le 21 janvier au Forum économique mondial de Davos, tandis que les émissaires américains Steve Witkoff et Jared Kushner sont bientôt attendus à Moscou par Vladimir Poutine, rapporte Bloomberg.
Courants d’air
Mais à Kyiv, la fin de la guerre ne semble pas se rapprocher. Oleksandr a acheté un générateur pour assurer le fonctionnement ininterrompu de l’appareil à oxygène de sa mère. Ne pouvant pas l’installer dans l’appartement, car c’est dangereux et interdit, l’homme tire le câble depuis le cinquième étage, jusque dans la rue, et monte ensuite la garde près de l’appareil pour éviter de se le faire voler, pendant de longues heures, à des températures allant de -12°C le jour à -17°C la nuit. Au travail, son chef lui a fait une concession en lui accordant un court congé, mais ce jovial et corpulent employé de la compagnie d’électricité ne sait pas quoi faire ensuite. «Je pensais que les longues coupures dureraient trois ou quatre jours, mais je vois que la situation ne fera qu’empirer», constate-t-il.
Tous les voisins n’apprécient pas la solution anti-crise d’Oleksandr. La porte d’entrée de l’immeuble ne ferme plus complètement, à cause du câble relié au générateur. Une femme qui habite au rez-de-chaussée se plaint constamment des courants d’air et de l’odeur désagréable du carburant.
Dans les appartements où les radiateurs chauffent à peine, il ne fait pas plus de 10°C. Après les derniers bombardements, 6 000 foyers de Kyiv se sont retrouvés sans chauffage. Et bien que la plupart d’entre eux aient pu être reconnectés, 500 n’en ont toujours pas. «Je lui dis à ma voisine : “Si vous avez froid, vous pouvez vous couvrir d’une couverture supplémentaire, mettre une veste, un bonnet, chauffer de l’eau dans une bouillotte, mais ma mère ne peut pas vivre sans oxygène”», explique Oleksandr.
Le point positif, c’est que l’immeuble, datant de l’époque soviétique, est relié au gaz. Même sans électricité, on peut toujours préparer des repas chauds sur la cuisinière (en petites quantités, car le frigo ne fonctionne pas) et faire chauffer des casseroles d’eau pour un brin de toilette et de vaisselle. Les dîners aux chandelles ne sont plus romantiques, mais le quotidien des Ukrainiens.
Trois heures d’électricité pour dix heures d’interruption
Dans les immeubles neufs, on trouve le plus souvent des cuisinières électriques. La militante des droits humains Ludmila Yankina, qui vit sur la rive gauche de Kyiv, où les coupures de courant sont encore plus abondantes, s’est acheté un réchaud à deux feux qui fonctionne avec une petite bonbonne de gaz. «Sinon, je vais me restaurer au café du coin, qui fonctionne grâce à un générateur», explique-t-elle. Comme tous les riverains, Yankina se prépare à ce que la situation s’aggrave encore. «La situation à Kyiv en matière d’approvisionnement en électricité et en chauffage est très compliquée, d’une ampleur sans précédent depuis le début de la guerre», a prévenu le maire de la capitale, Vitali Klitschko. Par mesure de précaution, la jeune femme a déjà fait des réserves d’eau technique – non potable – en remplissant deux bidons de 19 litres, a acheté de l’eau potable, et commandé une couette supplémentaire sur Internet. Beaucoup de gens achètent également des lampes sans fil et même des stations portables pour recharger téléphones et ordinateurs.
En moyenne, ces jours-ci, à Kyiv, on peut compter sur trois heures d’électricité pour dix heures d’interruption. Quelque 1 200 «points d’invulnérabilité» ont été déployés – de grandes tentes orange, où l’on peut venir se réchauffer et recharger ses appareils mobiles. «Je suis l’heureuse détentrice de porridge de sarrasin, de boulettes de viande et de cheveux propres. Et tout ça en moins d’une heure de courant», s’est vanté sur les réseaux sociaux ce mercredi 14 janvier dans la matinée Oleksandra Stasevich, mère de deux jeunes enfants, qui vit à Obolon.




