La catastrophe survenue au large de la côte calabraise, dans le sud de l’Italie, est la pire qu’ait connue le pays en dix ans. Le 26 février 2023, au moins 94 migrants ont péri dans les eaux italiennes après le naufrage de leur embarcation. Ce vendredi, six membres de la police et des garde-côtes vont être entendus par la justice italienne au tribunal de Crotone pour faire la lumière sur les circonstances de ce drame. Les agents sont accusés d’être intervenus trop tard pour secourir le bateau qui s’abîmait dans les flots.
Cette tragédie a déclenché une vague de critiques contre la position intransigeante de la Première ministre d’extrême droite Giorgia Meloni à l’égard des milliers de migrants qui gagnent chaque année l’Italie par bateau depuis l’Afrique du Nord. Trente-cinq enfants figuraient parmi les victimes lorsque le bateau s’est échoué sur les rochers au large de la ville touristique de Cutro. Des dizaines de corps ont été rejetées sur la plage, leurs cercueils remplissant ensuite une grande partie d’un gymnase voisin – en bois brun pour les adultes, blanc pour les enfants. Environ 80 personnes ont survécu.
Parmi les accusés, quatre agents qui comparaissent ce vendredi appartiennent à la police financière italienne (Guardia di Finanza, GDF). Cette brigade assure également le rôle de police des frontières. Les deux autres font partie des garde-côtes. Tous sont accusés d’homicide involontaire et de naufrage «par négligence». Ce crime prévu par le code pénal italien sanctionne les actes de négligence ou les omissions ayant entraîné un naufrage.
Le bateau surchargé avait quitté la Turquie avec à son bord des personnes originaires d’Afghanistan, d’Iran, du Pakistan et de Syrie. Les autorités estiment que d’autres personnes ont peut-être péri dans le naufrage, mais que leurs corps n’ont jamais été retrouvés.
Informations clés non communiquées
Les accusations portées contre les agents concernent une opération de recherche et de sauvetage qui n’a jamais eu lieu, alors même que le bateau avait été suivi pendant des heures par les autorités italiennes. Un avion de l’Agence européenne de gardes-frontières et de garde-côtes Frontex avait repéré le navire en difficulté à environ 38 kilomètres au large des côtes et l’avait signalé aux autorités italiennes. Mauvais temps oblige, le navire envoyé au secours des migrants par la Guardia di Finanza avait finalement finalement demi-tour. Laissant le bateau de migrants s’écraser contre des rochers et chavirer non loin de la plage.
Au cours de la procédure judiciaire, les procureurs ont accusé la police de ne pas avoir communiqué des informations clés aux garde-côtes, tandis que ces derniers auraient omis de recueillir auprès de la police des détails qui les auraient alertés sur l’urgence de la situation.
Liborio Cataliotti, avocat de l’accusé Alberto Lippolis, membre de la GDF qui dirigeait le centre de commandement aérien et naval en charge des opérations dans la zone de Cutro, a déclaré à l’AFP que son client était «très calme» à l’approche du procès. Et d’ajouter que ce dernier était tenu pour responsable parce que ses subordonnés n’avaient pas fourni davantage d’informations. Tous les prévenus travaillaient dans divers centres de contrôle éloignés du lieu du naufrage.
«Criminalisation des demandeurs d’asile»
Des ONG de secours aux migrants, notamment SOS Humanity et Mediterranea Saving Humans, se sont portées parties civiles dans cette affaire. Elles affirment que cette tragédie illustre la politique du gouvernement ultraconservateur de Meloni, qui considère les bateaux de migrants comme un problème de maintien de l’ordre plutôt que comme une question humanitaire.
Judith Sunderland, directrice adjointe par intérim de Human Rights Watch pour l’Europe et l’Asie centrale, a déclaré que ce n’étaient pas seulement des agents individuels qui étaient jugés, mais aussi «les politiques de l’Etat italien qui privilégient la dissuasion et la criminalisation des demandeurs d’asile et des migrants plutôt que le sauvetage de vies humaines».
Reportage
En 2023, lors de sa visite à Cutro, Giorgia Meloni avait clairement attribué la responsabilité du désastre aux trafiquants d’êtres humains, annonçant des sanctions plus sévères contre ces derniers. Deux hommes accusés d’avoir fait passer clandestinement les migrants à bord du bateau, l’un turc et l’autre syrien, ont été condamnés à vingt ans de prison en 2024.
Selon les autorités italiennes, environ 66 000 migrants ont débarqué sur leurs côtes l’année dernière, un chiffre similaire à celui de 2024, contre plus de 157 000 en 2023. Nombreux sont ceux qui ont perdu la vie en tentant la traversée. Au moins 1 340 personnes sont mortes en traversant la Méditerranée centrale l’année dernière, selon l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) des Nations unies.
Et la tragédie continue. Lundi 26 janvier, l’agence a déclaré que des centaines de migrants auraient disparu ou seraient morts en Méditerranée en janvier lors de plusieurs naufrages.




