C’est une première. Plus de cinquante ans après les faits, un ancien soldat britannique est jugé à partir de ce lundi 15 septembre à Belfast pour deux meurtres et cinq tentatives de meurtre lors du «Bloody Sunday», l’un des épisodes les plus sanglants des trois décennies du conflit nord-irlandais.
Aucun soldat n’a jusque-là été jugé pour ce «dimanche sanglant», le 30 janvier 1972 à Londonderry, ville également connue sous le nom de Derry, quand des parachutistes britanniques avaient ouvert le feu sur une manifestation pacifique de militants catholiques, faisant treize morts. L’armée britannique avait affirmé que les parachutistes avaient répondu aux tirs de «terroristes» de l’IRA (l’Armée républicaine irlandaise, composée de paramilitaires opposés à toute présence britannique sur l’île d’Irlande).
Antagonismes et réconciliation
Ce n’est qu’en 2010, à la suite de la plus longue et la plus coûteuse enquête publique de l’histoire britannique que l’innocence des victimes du Bloody Sunday avait été reconnue. Le Premier ministre de l’époque, David Cameron, avait alors présenté des excuses officielles, qualifiant d’«injustifiables» les faits survenus ce jour-là.
Le «soldat F» à la barre
Certaines victimes avaient été atteintes dans le dos ou même à terre, agitant un mouchoir blanc. Surnommé «soldat F», l’ancien parachutiste jugé à compter de ce lundi est accusé de deux meurtres, ceux de James Wray et William McKinney, et de cinq tentatives de meurtre, lors de la répression de ce rassemblement.
En décembre, un mois après son interpellation, il avait plaidé non coupable devant le tribunal de Belfast. L’homme âgé d’environ 75 ans selon le média Irish Central était dissimulé derrière un rideau pour protéger son anonymat, qu’il conservera pendant toute la durée du procès. Cette protection a été accordée par le juge, ses avocats craignant pour sa sécurité. Selon The Irish Times, la défense a fait valoir qu’il serait une «cible prisée» si son identité était rendue publique.
Une manifestation est prévue à l’extérieur du tribunal ce lundi avant l’ouverture du procès. «Nous avons attendu cinquante-trois longues années pour que justice soit faite et, espérons-le, nous obtiendrons satisfaction grâce à ce procès», a déclaré au média local Derry Now Tony Doherty, dont le père, Patrick, figurait parmi les victimes du Bloody Sunday.
Le parquet nord-irlandais avait engagé des poursuites pénales contre le «soldat F» en 2019. Elles avaient ensuite été abandonnées à cause de l’échec de la tenue de deux procès similaires à l’encontre de vétérans. Finalement, la justice avait relancé les poursuites trois ans plus tard.
Balle dans le dos
Le dimanche 30 janvier 1972 est l’un des moments les plus sombres des trois décennies de troubles qui ont opposé républicains, surtout catholiques, partisans d’une réunification avec l’Irlande, et unionistes protestants, défenseurs de l’appartenance de l’Irlande du Nord à la couronne britannique. Il faudra attendre 1998 pour que l’accord de paix du Vendredi saint mette un terme à ce conflit qui a fait quelque 3 500 morts.
Depuis la fin du conflit nord-irlandais, seul un ancien soldat britannique a été condamné : début 2023, une peine de trois ans avec sursis a été prononcée contre David Holden, qui avait tué un homme d’une balle dans le dos à un check-point en 1988. Il avait expliqué avoir tiré par accident car il avait les mains mouillées.




