Tandis que les émissaires ukrainiens, russes et américains enchaînent les rendez-vous infructueux, les missiles et les drones russes continuent de frapper toute l’Ukraine, tous les jours. Les Ukrainiens, sur le front et à l’arrière, résistent. Et tiennent bon. Nous sommes allés à leur rencontre, pour raconter leur résilience et leur fatigue aussi. Le 24 février marquera le quatrième anniversaire d’une invasion éclair, qui ne devait durer que trois jours, selon le plan initial de Vladimir Poutine. Ce dernier, jusqu’à aujourd’hui, ne témoigne d’aucune volonté de mettre fin à cette guerre meurtrière.
Jeudi 12 février, 1 450e jour de guerre
Attaque nocturne
«Depuis le début de la guerre, je me réveille toujours quelques minutes avant l’alerte aérienne ou un bombardement, comme par instinct.» C’est ce qui a sauvé Viktor cette nuit. Le maraîcher de 56 ans dormait, comme à son habitude, dans sa camionnette, au milieu du marché Cheremuchki, dans un quartier dortoir d’Odessa. Peu après minuit, il a ouvert un œil et entendu le bourdonnement que tout Ukrainien reconnaît entre mille, un drone Shahed. Puis une première détonation, tout près. «Je suis sorti en tee-shirt et caleçon, pieds nus, comme ça, et j’ai couru me mettre à l’abri, raconte-t-il. En cinq minutes, c’est tombé six fois, boum, boum, boum.» Il sert un pot de champignons marinés à une cliente, rassure une autre, en rigolant – non, le prix des pommes de terre n’a pas augmenté à cause de l’attaque – puis dégaine son téléphone pour montrer une vidéo de l’effroyable incendie qui a embrasé la nuit noire. Par chance, sa marchandise, acheminée depuis Vinnytsia, à 400 km au nord, n’a pas souffert.
De sources officielles, l’attaque nocturne d’une vingtaine de drones a endommagé près de 2 000 m² du marché, dont 400 m² de pavillons et un supermarché. Un immeuble d’habitation, écorné au neuvième et dernier étage, lorgne le ciel gris d’un trou béant. Il n’y a pas eu de victimes. Les munitions rôdeuses visaient la sous-station électrique attenante, et qui dessert tout le district. Depuis le début de l’hiver, particulièrement mordant cette année, l’armée russe frappe systématiquement les infrastructures énergétiques civiles, à travers toute l’Ukraine. Les coupures de courant, de plus en plus fréquentes et toujours plus longues, rendent le quotidien épuisant. Un gamin saute a pieds joints dans une flaque de boue, sous les hurlements de sa mère : «Mais arrête, on n’a nulle part où faire des lessives !»
Dans les effluves âpres de tôle brûlée, les secouristes déblayent les débris du marché. Quelques maraîchers, taciturnes, ramassent des tas de bois et de carton que viendra dégager une pelleteuse. Des éboulements de pommes, rouges, vertes, jaunes, s’amoncellent dans la boue noire et craquent sous les pieds, mélangés aux débris de verre. A part quelques jurons bien pesés, on n’en tirera aucun commentaire. «Saloperie», «connards», «qu’ils crèvent tous», marmonnent les gens en enjambant les fruits écrasés et les bâches déchiquetées, pour accéder aux rayons qui n’ont pas été touchés. Comme un matin de semaine ordinaire, les acheteurs sont nombreux. Certains, venus d’un peu plus loin, ont l’air sonnés, ahuris de découvrir la débâcle, et déambulent portable à la main, en filmant. Ceux du quartier font leurs courses, comme si de rien n’était.
Svitlana, venue chercher des œufs et des cornichons au sel, habite sur l’avenue parallèle. La nuit dernière, elle a vu passer l’essaim de drones. Soulagée. L’été dernier, un explosif a fendu le platane devant ses fenêtres, qui ont volé en éclats. Mais c’est sa collection de flacons de parfum qu’elle regrette le plus. Depuis plusieurs mois, comme presque partout, dans son immeuble de cinq étages, le courant n’est distribué que quelques heures par jour. «Maintenant c’est terminé, je ne sais pas combien de temps il leur faudra pour réparer tout ça», se désole la juriste à la retraite de 66 ans. Les pompes à eau – électriques – ne marchent plus, elle va devoir acheter des bidons d’eau potable. Heureusement que le chauffage et les cuisinières sont au gaz. «Odessite depuis cinq générations», goguenarde, manucure soignée, doudoune et bonnet jaune fluo dont s’échappent des mèches rousses et grises, Svitlana aime mieux rire que pleurer. Sauf quand elle raconte que dans sa paroisse, tous les dimanches, le prêtre célèbre une oraison funèbre pour un soldat tombé au front. «Mon amie a perdu ses deux fistons, des jumeaux, son mari a été mobilisé, le fils aîné de ce dernier aussi. Il ne lui reste plus personne à elle.» Une larme s’attarde dans le creux de son œil.
Mercredi 11 février, 1 449e jour de guerre
Odessa
Comme dans le reste de l’Ukraine, la terrible vague de froid est retombée à Odessa, mais les températures restent en dessous de zéro. En ce jour nuageux, la mer semble inquiète mais le ciel est silencieux, et les Odessites en profitent pour se promener sur le front d’eau. Hors saison, une buvette et deux restaurants sont ouverts. A l’horizon, on aperçoit des cargos, le trafic sur la mer Noire a repris. Les chats errants, obèses et l’œil torve, disputent l’attention des promeneurs aux mouettes et canards de mer. On en oublierait presque la guerre. Si ce n’étaient, en surplomb de la plage, camouflés sous des filets et dans les fourrés, les systèmes anti-aériens qui tentent de protéger la cité portuaire. Ces derniers mois, les frappes russes sur Odessa se sont intensifiées, visant le réseau électrique et provoquant de longues et éprouvantes coupures de courant.




