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Liberté de la presse : Reporters sans frontières dénonce le «grand bond en arrière» de la Chine

D’ici cinq à dix ans, le pays pourrait devenir un «trou noir de l’information», estime le directeur du bureau Asie de l’Est de l’organisation Reporters sans frontières, qui publie ce mardi un rapport accablant.

Des manifestants pour la liberté de la presse à Hongkong, en avril. (Kin Cheung/AP)
Publié le 07/12/2021 à 15h00

Reporters sans frontières (RSF) publie un rapport sur l’état des médias en Chine, juste avant l’ouverture du sommet pour la démocratie de Joe Biden le 9 décembre – réunion à laquelle la Chine ne participe pas. Intitulé «Le grand bond en arrière du journalisme en Chine», l’organisation dresse un constat accablant de la liberté de la presse dans le pays, qui pointe désormais au 177e rang sur 180 dans son classement annuel publié, deux places seulement au-dessus de la Corée du Nord.

A Hongkong, depuis la mise en place en juin 2020 de la loi de sécurité nationale imposée par le gouvernement de Xi Jinping, la situation des journalistes, des médias et de toute personne susceptible de défendre la liberté de l’information, s’est considérablement dégradée. Libération s’est entretenu avec Cédric Alviani, directeur du bureau Asie de l’Est de RSF, basé à Taipei, qui est l’un des principaux artisans de ce rapport.

Pourquoi ce rapport s’appelle-t-il «Le grand bond en arrière» ?

Si l’on compare la Chine actuelle avec celle d’il y a dix ans, le pays a fait un bond effarant en arrière en termes de droit de l’information. Jusqu’aux Jeux olympiques de Pékin de 2008, on avait plutôt l’impression que la situation s’améliorait, qu’on assistait à une période d’ouverture, de tolérance. Un journaliste qui sortait un scoop ne risquait pas cinq ans de prison, un média n’avait pas peur de mettre la clé sous la porte du jour au lendemain.

La Chine est en train de se refermer et de construire un modèle de société sans journalisme. Comme en Corée du Nord, et cet exemple me paraît particulièrement effrayant. Il y a dix ans, jamais on n’aurait pensé à dresser un parallèle entre la Chine et le pays de Kim Jong-un, notamment parce que la Chine se trouvait en plein foisonnement. S’il y avait des tentatives de censure, c’était somme toute un bouillonnement plutôt positif. Le changement est radical.

Le gouvernement de Xi Jinping espère qu’à terme, il n’y aura plus d’investissements privés dans les médias. S’il y parvient, cela signifie qu’il n’existera plus que des médias d’Etat, un système qui rappelle la Corée du Nord. D’ici cinq ou dix ans, la Chine pourrait devenir un autre trou noir de l’information, avec un impact bien plus néfaste. La Corée du Nord demeure un pays fermé, sans beaucoup d’implications à l’international, tandis que la Chine reste colossale, deuxième puissance mondiale. Ne pas avoir d’informations sur ce qu’il s’y passe a des conséquences sur le reste du monde.

On l’a d’ailleurs très bien vu au début de la pandémie de coronavirus, au mois de janvier 2020…

Exactement, et encore c’était à petite échelle, «seulement» trois semaines de retard dans la prise en charge du coronavirus, parce que les lanceurs d’alerte ont été bâillonnés et la presse muselée. On ne peut pas dire que la Chine est à l’origine de la pandémie, cela n’a aucun sens, mais il y a eu un impact réel et négatif sur la gestion de l’épidémie. On peut légitimement se demander ce qu’il se serait passé si les journalistes avaient pu faire leur métier, lors de ce laps de temps de trois semaines.

Un volet du rapport est consacré à Hongkong, avec ce sous-chapitre baptisé «Chronique d’un déclin annoncé», comme si le processus de musellement de l’information était prévu, voulu depuis longtemps.

Tout le monde rêvait qu’après la rétrocession en 1997, Hongkong devienne une sorte de modèle, d’inspiration pour la Chine. En 2003, pour la première fois, l’exécutif hongkongais tente de faire passer une loi de sécurité, mais la pression populaire le fait rétropédaler immédiatement. A l’époque, la mobilisation était bien moindre qu’en 2020. RSF a ouvert son bureau à Taïpei en 2017 et jusqu’en 2019, la situation semblait relativement normale. Tout n’était certes pas parfait, mais les journalistes pouvaient globalement travailler sur tous les sujets.

Victor Mallet, l’éditeur du Financial Times à Hongkong, a vu son visa non renouvelé, ce qui correspond à une expulsion, parce qu’il avait modéré une discussion au club des correspondants, où l’un des invités était indépendantiste. Nous nous sommes dit que les choses prenaient une direction dangereuse. Depuis l’instauration de la loi de sécurité nationale, tous les verrous ont sauté, l’exécutif a la main libre et peut interpréter la loi comme bon lui semble, car celle-ci reste volontairement floue. Le quotidien Apple Daily a dû fermer. Jimmy Lai, son fondateur, est accusé d’à peu près tout et n’importe quoi. La liberté de la presse existe toujours, même si elle est en passe de disparaître. En revanche, il n’y a plus d’Etat de droit.

Une phrase interpelle : «L’air de ne pas y toucher, Carrie Lam [la cheffe de l’exécutif hongkongais, ndlr] détricote patiemment tout ce qui fait la substance de la liberté de la presse à Hongkong.» Qu’est-ce que cela signifie ?

Apple Daily ou le groupe audiovisuel public Radio Television Hong Kong (RTHK) sont des symboles de la liberté de la presse. Si RTHK publie toujours des enquêtes, ses archives sont progressivement supprimées. Carrie Lam a demandé qu’une personne soit en charge de la censure au sein du groupe, lui faisant perdre peu à peu de sa substance. Au début de son mandat, elle a autorisé les médias en ligne à participer aux conférences de presse du gouvernement, un point sur lequel elle est revenue depuis.

Claudia Mo, ancienne journaliste et ancienne députée, est toujours détenue pour «complot en vue de commettre la subversion». Ses actions se font par petites touches, sur fond de loi de sécurité nationale, qui permet de taper sur à peu près n’importe quel défenseur de la liberté d’expression.

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