Il prétendait être un prince saoudien, disposer d’accès privilégiés à Riyad, s’appeler Abu Omar. C’était en réalité un garagiste de la province libanaise d’Akkar, âgé d’une quarantaine d’années, qui, pendant plusieurs années a monnayé ses prétendues connexions contre des faveurs économiques et politiques auprès de parlementaires libanais, allant jusqu’à influencer l’élection du Premier ministre fin 2025. Une escroquerie de grande ampleur révélée en décembre qui a profondément secoué la population libanaise, illustrant la facilité de corrompre les élites politiques. «Abu Omar», de son vrai nom Moustafa al-Hasian, et son complice, le cheikh sunnite Khaldoun Oraymet, ont été mis en examen le mois dernier pour escroquerie.
«L’affaire Abu Omar illustre à quel point l’élite politique s’est soumise aux décisions des puissances étrangères : elle est prête à tout dès qu’elle entend l’accent saoudien», a déclaré au quotidien américain le Financial Times Sami Atallah, directeur fondateur du groupe de réflexion The Policy Initiative, basé à Beyrouth. C’est ce qui aurait permis à un modeste garagiste d’une province marginalisée du nord du pays de berner les parlementaires libanais : une parfaite maîtrise de l’accent saoudien et la connaissance approfondie des positions diplomatiques saoudiennes face à une élite politique avide de soutiens étrangers.
«Instructions de la cour royale saoudienne»
Mustafa El-Hasian n’a pas agi seul : un cheikh sunnite de la province d’Akkar, Khaldoun Oryamet, dont l’influence s’étendait des hommes d’affaires du golfe aux membres du gouvernement, mettait le garagiste en lien avec les contacts susceptibles de lui accorder des faveurs financières ou politiques. Selon les déclarations de leurs avocats au Financial Times, les deux hommes se seraient rencontrés lorsque l’employé de garage serait venu solliciter une aide alimentaire. Le cheikh aurait alors commencé à lui demander de passer des appels pour lui sous le pseudonyme d’Abu Omar. «Si ce qu’on dit à son sujet est vrai, alors il a été induit en erreur et est une victime», a assuré un parent anonyme au quotidien américain.
La combine porte ses fruits : les politiciens rivalisent d’attention pour gagner les faveurs d’«Abu Omar», qu’ils ne rencontrent jamais en personne. Tous les échanges avec cet insaisissable pseudo-prince qui utilise un indicatif britannique se font par téléphone. Un candidat aux législatives offre une voiture au fils du cheikh, un autre homme politique demande à Abu Omar d’aider son fils à remporter des médailles équestres en Arabie saoudite ; les deux hommes s’imposent dans le paysage politique libanais.
Leur escroquerie atteint son apogée lors de la course à la présidence de 2025 ; prétextant des «instructions de la cour royale saoudienne», Abu Omar demande à tout un groupe de députés de ne pas voter pour le Premier ministre sortant, Najib Mikati. Une machination payante, selon un parlementaire présent, Ahmed Kheir, qui affirme que plusieurs participants ont alors décidé de changer leur vote pour Nawaf Salam, désigné le 13 janvier 2025.
«Combien d’Abu Omar y a-t-il dans ce pays ?»
La révélation du scandale a provoqué un déferlement médiatique au Liban : comment des responsables politiques peuvent-ils se laisser si facilement influencer par un émissaire étranger jamais rencontré ? Selon le politologue Imad Salamey, ce complot exploitait le système politique du Liban, divisé entre musulmans sunnites, chiites et chrétiens. «La plupart des élites politiques se targuent d’être soutenues par des États étrangers comme l’Arabie saoudite, l’Iran ou les États-Unis, et elles utilisent cela pour imposer ou souligner leur pouvoir au sein de leur propre communauté d’abord, puis vis-à-vis des autres communautés», a-t-il déclaré au Financial Times.
Un mandat d’arrêt a été émis contre Moustafa al-Hasian et Khaldoun Oraymet le 20 janvier par la juge d’instruction de Beyrouth, Roula Osman. Les deux hommes sont actuellement détenus par les autorités libanaises et ont été mis en examen pour fraude, chantage, influence sur des politiciens et leurs décisions de vote, usurpation d’identité et perturbation des relations entre le Liban et l’Arabie saoudite, selon leurs avocats et les médias d’État. Dans l’attente du jugement, la société libanaise interroge la société libanaise : «Combien d’Abu Omar y a-t-il dans ce pays ?», demande le média en ligne Ici Beyrouth.




