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Extractivisme

Exploitation pétrolière : en Irak, les précieux marais de Mésopotamie «transformés en zone industrielle»

La production d’or noir aggrave l’assèchement d’une zone humide au cœur d’un site naturel inestimable habité depuis des millénaires par le peuple des Ahwaris dans le sud du pays, alerte ce mardi 20 janvier CCFD-Terre solidaire. L’ONG met en cause TotalEnergies, membre du consortium qui exploite le site.

Un pêcheur pagaie dans les eaux des marais en péril de Hawizeh, en Irak, à la frontière avec l'Iran, le 8 octobre 2022. (Asaad Niazi/AFP)
Publié le 20/01/2026 à 12h33

Dans l’historique Mésopotamie, le berceau de la civilisation se meurt. Les marais de Hawizeh, dans le sud de l’Irak, s’assèchent gravement, notamment sous la pression de l’extraction pétrolière, pointe l’ONG CCFD-Terre solidaire dans un rapport publié ce mardi 20 janvier. Située à la confluence du Tigre et de l’Euphrate, la région a vu apparaître l’agriculture et l’écriture, plusieurs millénaires avant notre ère. Autrefois haut-lieu de biodiversité, elle abritait le jardin d’Eden selon la légende biblique. Aujourd’hui, trois méga champs pétroliers encadrent les eaux marécageuses, Majnoon dans le Sud, Halfaya dans le Nord – le plus grand, avec une capacité de production de 400 000 barils par jour – et Sohrab côté iranien. Un quatrième, Hawizeh 1, est en construction au cœur même du marais. Le site est pourtant classé au patrimoine mondial de l’Unesco depuis 2016 et inscrit à la convention de Ramsar sur les zones humides, d’importance internationale depuis 2015, interdisant toute activité extractive.

«En décembre 2024, nous nous sommes rendus dans les villages environnants où nous avons vu une situation humanitaire et environnementale catastrophique, raconte Arnaud Grout de Beaufort, chargé de mission “partenariat Afrique du Nord et Moyen-Orient” pour CCFD-Terre solidaire. Les marais sont asséchés et de nombreuses maisons ont été abandonnées.» Les lieux sont habités depuis des millénaires par les Ahwaris, aussi nommés «Arabes des marais», qui présentent toutes les caractéristiques d’un peuple autochtone, bien que l’Irak ne les reconnaisse pas comme tels. «Leur mode de vie dépend directement des marais : les buffles qu’ils élèvent, par exemple, ont besoin de pâturer dans les zones humides pour se nourrir, précise Clara Alibert, chargée de plaidoyer “acteurs économiques” pour l’ONG. La destruction de cet écosystème entraîne de nombreux exils, la précarisation et le risque réel de disparition de ce peuple», alerte-t-elle.

En cause, l’immense champ pétrolier d’Halfaya, qui empiète sur le nord du marais et engloutit quelque 127 200 m3 d’eau par jour. Cette estimation basse ne prend pas en compte les augmentations souhaitées par le consortium qui exploite le champ depuis les années 2010, dont TotalEnergies détient 22,5 % des parts. Les infrastructures sont implantées à moins de 300 mètres des villages et à 2,5 kilomètres des derniers plans d’eau, tandis que l’expansion incontrôlée des forages est devenue systémique, dénonce CCFD-Terre solidaire, pour qui les activités pétrolières «ont modifié l’environnement naturel des zones humides du marais de Hawizeh, qui ont été draguées, polluées et transformées en une zone industrielle totalement incompatible avec leur écologie rare».

Selon Arnaud Grout de Beaufort et Clara Alibert, TotalEnergies a parfaitement connaissance des risques qui pèsent sur les marais, mais plaide qu’en tant que non-opérateur d’Halfaya – le consortium est dominé par la compagnie chinoise PetroChina – il n’est pas soumis au devoir de vigilance tel que défini par la loi française, une «excuse fréquemment utilisée dans le secteur extractif». Le géant français assure rester attentif «aux enjeux associés au champ d’Halfaya» et rappelle avoir «investi dans une unité […] de recyclage et de retraitement des eaux de production issues de puits profonds afin de réduire significativement les prélèvements d’eau.» Le groupe soutient aussi que les causes du «stress hydrique constaté dans la région» sont à chercher ailleurs.

«Assèchement brutal survenu en 2021»

De fait, impossible de nier d’autres facteurs comme la mauvaise gestion chronique de l’eau dans le pays, la construction de barrages en amont (en Turquie et en Iran) ou le changement climatique. Le drainage des marais de Hawizeh, commencé dans les années 1950, s’accélère dans les années 1990, lorsque Saddam Hussein décide d’y construire des canaux et des digues pour traquer les rebelles chiites qui s’y réfugient. Lors de la chute du dictateur en 2003, près de 90 % du milieu est asséché. A la suite d’efforts de réinondation, les niveaux d’eau s’améliorent. Mais deux années de sécheresse en 2008 et en 2009 ainsi que l’achèvement d’une nouvelle digue le long de la frontière avec l’Iran, replongent les marais en situation de crise.

Toutefois, «ce qui interpelle les populations locales, c’est l’assèchement brutal survenu en 2021», affirme Arnaud Grout de Beaufort. Selon les découvertes d’un chercheur irakien, sur lesquelles s’appuie le rapport de CCFD-Terre solidaire, il pourrait s’expliquer par un accord gouvernemental ayant permis de couper l’alimentation en eau de certaines zones des marais afin de faciliter l’exploitation d’Hawizeh 1, où l’or noir devrait être extrait dès 2026.

Alors que le pétrole représente 90 % des revenus de l’Irak, «nous exigeons que les multinationales qui opèrent dans le pays appliquent les plus hauts standards technologiques et environnementaux», plaide Clara Alibert. Sans cela, c’est tout un pan de l’histoire de l’humanité qui risque de disparaître.

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