L’effroyable décompte des morts à Gaza a toujours fait l’objet de discussions. Entre les chiffres communiqués par le ministère de la Santé de Gaza dirigé par le Hamas - source officielle du nombre de mort dans l’enclave - et ceux rapportés par les autorités israéliennes, les statistiques sont devenues un outil controversé qui perturbe la compréhension de l’ampleur du massacre. Mercredi 18 février, la revue scientifique et médicale britannique The Lancet, a publié un nouveau bilan bien plus élevé que ceux rapportés jusqu’alors. D’après cette étude, sur les seize premiers mois suivant l’attaque du Hamas le 7 octobre 2023 suivi de deux ans de bombardements israéliens sur l’enclave, plus de 75 000 personnes ont été « tuées violemment » à Gaza, soit 25 000 personnes de plus que le bilan annoncé à l’époque par le ministère de la Santé de Gaza. Des officiels de l’armée israélienne se sont récemment alignés sur les chiffres du ministère de la Santé dirigé par le Hamas qui établit le bilan à 70 000 morts au total depuis le début des bombardements, bien que Tsahal précise que les informations publiées « ne reflètent pas [ses] données officielles ».
Parallèlement, l’étude rapporte que 16 000 autres personnes sont mortes de causes «indirectes ou non violentes», en lien avec des problèmes de santé préexistants et l’effondrement généralisé des services essentiels pendant le conflit.
«Les données combinées suggèrent qu’au 5 janvier 2025, 3 à 4 % de la population de la bande de Gaza avaient été tués violemment et qu’un nombre important de décès non violents avaient été causés indirectement par le conflit», expliquent les auteurs de l’étude, une équipe comprenant un économiste, un démographe, un épidémiologiste et des spécialistes des enquêtes, dans la revue Lancet Global Health.
Morts liés à des «effets indirects»
L’étude repose sur un sondage mené auprès de 2 000 familles à Gaza, sélectionnées pour être représentatives de la population du territoire. Ces dernières ont fourni des détails sur les décès survenus parmi leurs membres. «Aucune enquête auprès des ménages basée sur la population n’avait été menée pour fournir des estimations de mortalité totalement indépendantes pour le conflit de Gaza», explique le rapport de la revue scientifique. Comprendre : cette recherche est la première à utiliser des méthodes d’investigation indépendantes basées sur la population à Gaza, plutôt que de s’appuyer sur les registres de décès individuels du ministère de la Santé de l’enclave. Le travail de terrain a été réalisé par des sondeurs palestiniens expérimentés, reconnus pour leur travail dans l’enclave et d’autres pays de la région.
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«Il s’agit d’une enquête très délicate, et potentiellement très bouleversante [pour les personnes interrogées], il était donc important que ce soient des Palestiniens qui posent les questions et y répondent», a déclaré Michael Spagat, l’un des auteurs de l’étude et professeur d’économie à l’université londonienne Royal Holloway, rapporte le Guardian. L’expert - qui travaille depuis plus de vingt ans sur le calcul des pertes liées aux conflits -, a expliqué que les nouvelles recherches suggéraient que 8 200 décès à Gaza survenus entre octobre 2023 et janvier 2025 étaient liés à «des effets indirects», tels que la malnutrition ou les maladies non traitées. Des données qui n’étaient pas prises en compte par les précédents décomptes : « Il n’existait aucune estimation empiriquement fondée sur des décès excédentaires non violents causés indirectement par la guerre», détaille le rapport.
56 % des morts violentes liées aux femmes, enfants et personnes âgées
«Nos conclusions contredisent les affirmations selon lesquelles le ministère de la Santé [de Gaza] aurait exagéré le nombre de morts du conflit dans la bande de Gaza», conclut le rapport. «Au contraire, le ministère semble fournir des chiffres prudents et fiables, malgré des contraintes exceptionnelles» poursuit le texte.
L’étude affirme que 42 200 femmes, enfants et personnes âgées sont morts à Gaza entre le 7 octobre 2023 et le 5 janvier 2025. Ils représentent 56 % des morts violentes dans l’enclave, un chiffre qui concorde avec les données communiquées par le ministère de la Santé de Gaza. L’étude ne précise pas si les 44% restants de morts violentes incluent exclusivement les combattants.
« Bien que la situation se soit ensuite dégradée, nos données jusqu’à début janvier 2025 montrent que les décès violents étaient plus nombreux que les décès non violents», détaille encore le texte. L’étude porte en effet sur la période la plus intense et la plus meurtrière de l’offensive israélienne et ne comprend pas les mois les plus critiques de la crise humanitaire sur le territoire. La famine à Gaza a été déclarée par des experts mandatés par l’ONU en août 2025, soit sept mois après la réalisation de l’enquête.
Pour Michael Spagat, les chiffres présentés dans l’étude publiée cette semaine comportent toutefois d’importantes marges d’erreur, tant établir un bilan définitif des victimes du conflit est difficile. «Il n’est pas certain qu’un projet de recherche de plusieurs millions de livres sterling soit mis en place pour reconstituer les événements, regrette-t-il. Il faudra beaucoup de temps avant d’obtenir un bilan complet des victimes à Gaza, si tant est que nous y parvenions un jour.»




