L’angoisse monte en Europe depuis que les forces kurdes ont dû céder le contrôle des camps dans le nord-est syrien, où sont détenus des milliers de jihadistes, face à l’offensive du gouvernement syrien.
«Nous réaffirmons la nécessité de maintenir et concentrer les efforts collectifs sur la lutte contre Daech», ont appelé dans une déclaration conjointe ce mardi les ministres des Affaires étrangères français, britannique, allemand et américain. «Nous appelons toutes les parties à éviter tout vide sécuritaire dans les centres de détention de Daech et leurs environs», ont-ils déclaré à l’adresse des forces gouvernementales syriennes et des combattants kurdes, qui ont prolongé leur cessez-le-feu dans le nord du pays. «Pour répondre à ces préoccupations, nous avons convenu de convoquer rapidement une réunion de la coalition internationale contre Daech», ont ajouté les quatre ministres occidentaux.
Tribune
Le risque de voir des membres de l’Etat islamique (EI), s’évader et se frayer un chemin de retour vers l’Europe pour y commettre des attentats est devenu la préoccupation prioritaire, face à une confrontation inter-syrienne, trop compliquée à suivre. Dès vendredi, l’Union européenne s’est dite «extrêmement préoccupée par des évasions présumées de détenus de Daech après les affrontements entre l’armée syrienne et des forces kurdes».
En France où les débats télévisés se multiplient sur le danger de résurgence de l’EI, le sujet devait être abordé lors du déplacement ce mardi en Turquie du ministre des Affaires étrangères, Jean-Noël Barrot. «Nos services de renseignement surveillent très précisément la situation et font en sorte que la situation soit sous contrôle», avait assuré de son côté dimanche la ministre déléguée aux Armées, Alice Rufo. Elle s’est refusée toutefois à dire si certains jihadistes avaient pu s’évader des camps.
Rumeurs et désinformation
Il est compréhensible que les informations sur l’importance, le nombre et les circonstances d’éventuelles évasions soient bien gardées. Mais c’est aussi le cas pour tout ce qui concerne la situation de ces camps de détention en Syrie, où la confusion a donné lieu à toutes sortes de rumeurs et de désinformations, y compris la propagande des belligérants syriens. Aussitôt après leur retrait, la semaine dernière, sous la pression des troupes gouvernementales, les forces kurdes alertaient sur les évasions de jihadistes pendant que les autorités de Damas affirmaient avoir pris un contrôle ferme de ces prisons.
Mais le lendemain, l’armée américaine annonçait le transfert de 7 000 détenus suspects de l’EI vers l’Irak, par hélicoptère et voie terrestre, sur plusieurs jours. Un premier groupe de 150 prisonniers a été transféré mercredi, selon des responsables de sécurité irakiens. Il est composé «de dirigeants de l’organisation Etat islamique et certains sont des criminels parmi les plus notoires, comprenant des Européens, des Asiatiques, des Arabes et des Irakiens», a indiqué une de ces sources, précisant qu’ils sont désormais enfermés dans une prison de Bagdad. Samedi, un deuxième groupe d’un millier de détenus a suivi. Amnesty International a indiqué de son côté que le groupe de 7 000 détenus en partance pour l’Irak «comprend certainement des Syriens, des Irakiens et d’autres étrangers, ainsi qu’environ 1 000 garçons et jeunes hommes».
A lie aussi
Des incertitudes demeurent sur le nombre même des détenus dans les camps du nord-est syrien. Al-Hol, le plus important, où étaient enfermées jusqu’à 70 000 personnes, en comptait 36 000 au mois de mai, dont 80 % d’Irakiens et de Syriens, selon un rapport d’Amnesty International. Mais les derniers chiffres du Haut-Commissariat aux Réfugiés (HCR) indiquent 24 000 personnes, dont 15 000 Syriens et environ 6 200 femmes et enfants étrangers de 42 nationalités. Parmi eux figurent des Français et d’autres Occidentaux, que leurs pays respectifs refusent de rapatrier. Le HCR a pu se rendre ces derniers jours dans le camp pour y distribuer de l’aide, mais l’accès est limité en raison de la «sécurité volatile», a dit sa porte-parole en Syrie, Céline Schmitt.
«L’UE doit prendre ses responsabilités»
Les chiffres de détenus en diminution concerneraient des Irakiens que leur gouvernement a rapatriés. Lors d’une conversation téléphonique vendredi avec Emmanuel Macron, le Premier ministre irakien Mohamed Chia al-Soudani a «souligné l’importance pour les pays à travers le monde, particulièrement les membres de l’Union européenne, de prendre leurs responsabilités en accueillant ces personnes qui sont leurs ressortissants», en les poursuivant en justice, d’après un communiqué de son bureau.
Dans le même temps, les polémiques sur les prisons s’enflamment sur place, entre gouvernement syrien et forces kurdes, qui s’accusent mutuellement de «libérer des détenus» de l’EI. Le ministère syrien de l’Intérieur avait affirmé que 120 membres de l’EI s’étaient évadés de la prison Chaddadi évacuée par les forces kurdes dans la région de Hassaké, mais qu’il avait réussi à en arrêter 81. A Raqqa, ancienne capitale syrienne de l’EI, les forces gouvernementales qui viennent de déloger les Kurdes, ont libéré 126 mineurs de la prison d’Al-Aqtan. A grand renfort de publicité, les médias officiels de Damas ont dénoncé les forces kurdes qui enfermaient des habitants de Raqqa opposés à eux alors que la prison est normalement destinée aux membres de l’EI.
Les témoignages des jeunes détenus de moins de 18 ans sur les traitements qu’ils auraient subis envahissent les réseaux sociaux des partisans du nouveau pouvoir syrien. Conscients que les gouvernements et les opinions publiques occidentales sont en émoi, au sujet des détenus jihadistes, les deux belligérants syriens cherchent chacun à mettre en avant leurs efforts pour contenir les risques, tout en dénonçant les agissements de l’autre.




