Depuis sa création en 2015, l’association de sauvetage en mer a sauvé la vie à plus de 42 000 exilés en détresse. Témoignages, reportages et rencontres à l’occasion de leur soirée « L’Escale Solidaire » au Châtelet le 1er décembre.
Au milieu des drames migratoires en mer, il y a aussi des instants de vie : six nouveau-nés ont vu le jour à bord du navire humanitaire de SOS Méditerranée depuis la création de l’association, il y a dix ans. A 31 ans, Marylène Biquez, Savoyarde installée à Marseille, a embarqué à trois reprises sur l’Ocean Viking en tant que sage-femme. Son rôle : veiller sur les femmes et les enfants, souvent invisibles dans le tumulte des opérations de sauvetage, et leur offrir «un espace sûr afin qu’ils puissent enfin se sentir en sécurité».
Pourquoi avoir décidé de vous engager au sein de SOS Méditerranée ?
J’ai découvert SOS Méditerranée il y a quelques années lors d’une conférence à Marseille. A l’époque, je n’avais pas connaissance des drames qui se jouaient en Méditerranée : j’ai été abasourdie d’apprendre que les Etats s’étaient désengagés de leur devoir d’assistance envers les personnes en détresse. Face à cette réalité, l’évidence s’est imposée : c’est là qu’il fallait être pour répondre à cette injustice.
En quoi consiste concrètement votre rôle à bord de l’Ocean Viking ?
La sage-femme fait partie de l’équipe médicale, composée de quatre personnes : un coordinateur, un médecin, un infirmier et une sage-femme. Notre priorité absolue, c’est de répondre aux urgences vitales. Nous sommes réquisitionnés dès qu’une vie est en danger. Une fois ces urgences stabilisées, les jours de navigation qui suivent sont consacrés aux soins et à l’accompagnement. Je m’occupe alors des femmes et des enfants.
Contrairement à ce que l’on imagine, il n’y a pas d’accouchements en série à bord. Mon rôle consiste surtout à évaluer l’état de santé des femmes enceintes, à surveiller leur grossesse, à vérifier que le fœtus va bien. Nous disposons du matériel basique pour réaliser des échographies, et, si la situation l’exige, nous demandons une évacuation médicale : un Etat européen, souvent l’Italie, envoie alors un bateau ou un hélicoptère afin de les prendre en charge.
La présence d’une sage-femme sur le navire est essentielle : elle permet de rendre visibles ces femmes que l’on oublie souvent dans le récit migratoire. Elles femmes empruntent plus fréquemment les routes terrestres que la mer, où elles représentent environ 16 % des personnes secourues. Mais leur parcours est toujours d’une intensité bouleversante.
Quel est le profil des femmes que vous accompagnez ?
Chacune porte en elle une histoire singulière, mais elles ont toutes un point en commun : un courage inouï. Certaines ont fui leur pays à cause des discriminations de genre : mariages forcés, menaces d’excision pour leurs filles, violences conjugales ou sexuelles. La violence envers les femmes reste l’une des grandes raisons de départ, aux côtés des conflits et des difficultés économiques.
Comment se passe la prise en charge des nouveau-nés ?
Depuis la création de SOS Méditerranée, six accouchements ont eu lieu à bord du navire, mais je n’y ai pas encore assisté personnellement. Quand un bébé naît en bonne santé, le plus important est de favoriser le lien mère enfant : le peau à peau, l’allaitement, la mise en sécurité. On essaie de préserver ce moment d’humanité, même dans un contexte si difficile.
Avez-vous constaté des traumatismes spécifiques liés aux violences ou aux parcours migratoires ?
Oui, énormément. Les femmes que nous secourons ont souvent subi des violences sexuelles, parfois dans leur pays d’origine, mais surtout pendant leur parcours : lors de leur traversée du désert du Sahara, en Libye… Ces violences sont quasi systématiques. Notre rôle est alors de donner des traitements préventifs contre d’éventuelles infections sexuelles transmissibles, mais aussi d’apporter une écoute active, sans jugement, inconditionnelle.
Et il faut le dire : ces violences ne s’arrêtent pas à l’arrivée en Europe. Elles continuent, sous d’autres formes. A bord, nous essayons de recréer un espace sûr. Les femmes ont leur propre abri, distinct de celui des hommes. Cet espace devient un refuge, un lieu où elles peuvent enfin respirer, se poser, se sentir un peu en sécurité.
Comment parvenez-vous à offrir ce sentiment de sécurité et d’humanité ?
Je commence toujours par leur rappeler qu’elles sont avant tout des victimes, que ce qui leur est arrivé n’est pas de leur faute. Je leur dis qu’on les croit, qu’elles sont courageuses, et qu’on est là pour les écouter. On prend le temps de leur montrer que la parole est confidentielle, pour établir un lien de confiance et donc de sécurité.
Ce n’est pas le lieu pour entamer une thérapie : le rôle de SOS Méditerranée, c’est de sauver, protéger, témoigner. On est un peu comme une «ambulance des mers» : on agit avec peu de moyens, juste assez pour préserver la vie et restaurer un peu de dignité. Mais nous restons disponibles, à toute heure, pour un mot, un médicament, une présence. Leur dire que leur parole compte, que leur personne a de la valeur, c’est déjà leur redonner un peu d’humanité.
Y a-t-il un geste, un sourire que vous n’oublierez jamais ?
Il y en a tellement. A bord, il y a beaucoup de moments de joie, de vrais moments de vie. On partage plusieurs jours ensemble, on apprend à se connaître, à cohabiter, à vivre les uns avec les autres. Une fois passées les heures intenses du sauvetage, la rencontre devient lumineuse : on se découvre tant de points communs, tant de ressemblances. C’est une expérience profondément humaine.
Je souhaite à tout le monde de croiser des personnes aussi inspirantes, d’une telle force et d’un tel courage. Ces rencontres m’enrichissent et m’apportent énormément, même dans mon quotidien à terre.




