L’événement est présenté par les cadres du Rassemblement national (ex-Front national) comme le moment charnière de la campagne du parti d’extrême droite pour les européennes. Certains en parlent d’ailleurs depuis des semaines : fin avril (ou mi-mai) se tiendra un meeting commun des formations nationalistes européennes à Milan (Italie). A cette occasion, l’alliance entre la Ligue de Matteo Salvini et le RN de Marine Le Pen est censée accoucher des contours d’une «grande coalition» de souverainistes au Parlement européen après l’élection du 26 mai. Rêvée par les deux leaders politiques, celle-ci consisterait en la réunion des eurosceptiques, jusqu’à présent dispersés dans trois groupes à Strasbourg (ECR, EFDD, ENL), dans un nouvel ensemble unique, le plus gros possible.
Leur objectif : «remplacer» ceux qui sont aujourd’hui «à la tête de ce système totalitaire qu’est l’Union européenne, et rendre le pouvoir au peuple», a expliqué Marine Le Pen le 8 octobre, à Rome, lors d’une conférence de presse avec le dirigeant de la Ligue et ministre de l’Intérieur dans le gouvernement italien de Giuseppe Conte. La présidente du RN a ajouté que ce qui se jouerait là, c’est, ni plus ni moins, que «l’histoire avec un grand H». Salvini a, lui, répété cette ambition début janvier à Varsovie (Pologne). Pour lui, il s’agirait de «former un axe sur la défense des valeurs, afin de porter la révolution dans toute l’Europe».
Profil bas
Mais même si elle parvenait à additionner toutes les forces souverainistes du Vieux Continent au sens large - ce qui est, pour l'instant, très loin d'être gagné -, cette extrême droite ne disposera pas d'une majorité au Parlement. L'institution est pour l'instant dominée par les groupes du Parti populaire européen (PPE), de droite, et l'alliance des «progressistes, socialistes et démocrates» (S&D, ex-PSE), de gauche et du centre. Et, selon les enquêtes d'opinion, il y a peu de chances pour que les rapports de force s'inversent. D'autant plus que peu d'observateurs imaginent le Fidesz du Premier ministre hongrois, Viktor Orbán, quitter le PPE pour rejoindre la coalition de Le Pen et Salvini après les élections. Même si ces derniers le draguent ouvertement depuis des mois, Orbán ne s'est jamais présenté comme un «allié».
Qu’importe : les nationalistes, déjà au pouvoir en Italie, dans des coalitions en Autriche et en Pologne et en tête (ou presque) des sondages dans plusieurs pays, dont la France, disposent d’une conjoncture certaine : ils vont notamment profiter du départ des Britanniques, qui libèrent 73 sièges pour les autres pays et de l’éclatement prévisible du groupe EFDD, fondé par le pro-Brexit Ukip de Nigel Farage. Le RN démarche donc un peu partout dans les droites dures d’Europe susceptibles d’obtenir des élus en mai. Il espère dessiner les contours de sa prochaine alliance. Rien d’évident : il s’agit de formations politiques par nature réfractaires à l’idée de composer quoi que ce soit avec des étrangers et qui, surtout, divergent parfois du point de vue stratégique et idéologique. «Malgré un morcellement du Parlement, aucune projection ne leur donnerait de majorité, et de toute façon, ils ne voteraient jamais dans le même sens», résume un ancien du Rassemblement national. «Rien qu’avec la Ligue : Salvini est pour les quotas de migrants, et reproche à la France de ne pas les respecter, ce n’est pas vraiment la même ligne que le RN.» Certes, «mais on se rapproche sur certains aspects», rétorque l’eurodéputé Nicolas Bay, un des «bâtisseurs» de la démarche fédératrice, qui feint de ne pas voir où est le problème : «En Hongrie aussi, la politique, c’est de remettre en cause l’Union européenne et de répondre au problème de l’ouverture des frontières.»
Le futur groupe, si les nationalistes réussissaient à s’unir, pourrait être dirigé par Matteo Salvini (qui, lui, parle de «ligue des ligues»), alors que le Rassemblement national a désigné comme tête de liste le jeune Jordan Bardella, 23 ans, italophile mais pas en capacité de rivaliser sur la scène internationale. Une façon pour le parti dirigé par Marine Le Pen de la jouer profil bas. Alors qu’elle parade en France et veut faire croire qu’elle est l’architecte de la coalition, la finaliste de la dernière présidentielle pèse en réalité beaucoup moins que certains de ses homologues étrangers, dont le dirigeant de la Ligue, pour la simple et bonne raison qu’elle n’est pas au pouvoir et que son parti ne l’a jamais été.
D’ailleurs, pour ne pas brusquer d’éventuels futurs alliés, le RN a également fait évoluer son discours : il ne parle plus depuis des mois de sortie de l’Europe, comme il le faisait jusqu’à la campagne présidentielle 2017, lorsque Florian Philippot, partisan d’un «Frexit», en était encore son numéro 2. Alors que cette question représentait l’alpha et l’oméga de la promesse frontiste, Marine Le Pen dit désormais : «Nous ne luttons pas contre l’Europe mais contre l’Union européenne, pour sauver la vraie Europe», ou elle se contente d’opposer «mondialistes» (Merkel et Macron) et «nationalistes» (le RN et ses futurs alliés éventuels). «Elle a réorienté sa communication, donc maintenant elle est obligée de dire qu’on peut utiliser le Parlement comme un instrument», résume un proche.
Réputation désastreuse
Dans ce contexte, la formation d’extrême droite, qui s’est affichée l’année dernière avec plusieurs représentants de l’extrême droite en Europe, explique encore que si elle n’est pas (déjà) au pouvoir, «ses idées, elles, le sont» un peu partout.
La stratégie est la suivante : la formation mariniste veut faire partie du «bloc le plus important pour forcer les "autres" à le rejoindre», explique un cadre du RN. «Avoir le premier groupe au Parlement européen est envisageable cette fois ; cela bouleverserait la donne en nous offrant une majorité de blocage», affirme un peu vite un autre. Selon lui, le parti de Le Pen et la Ligue de Salvini pourraient réussir à faire venir à eux l’AfD allemande, «pas encore un allié officiel mais c’est en train de se faire», ce qui pousserait alors les conservateurs eurosceptiques polonais du PiS, les xénophobes tchèques du SPD, ou l’extrême droite bulgare (Volya) à se greffer.
Dans cette optique, Nicolas Bay, qui copréside le groupe ENL, dit multiplier les rendez-vous. Il a par exemple organisé une «réunion de travail» début décembre à Budapest. «L’idée d’une coalition est ancienne : notre groupe existe depuis 2015. Ce qui est nouveau, c’est l’arrivée de Salvini à la tête de l’Italie», dit-il, certain que le fait de s’afficher si proche de la Ligue suffira à rassurer ceux que le RN cherche à attirer. «Le Pen voyage à l’étranger mais celui qui capte l’attention désormais, parce qu’il est au pouvoir, c’est Matteo Salvini, pas elle», explique autrement le politologue, directeur de l’observatoire des radicalités de la Fondation Jean-Jaurès, Jean-Yves Camus.
Problème : le Rassemblement national jouit d'une réputation désastreuse hors des frontières. Il est cerné par les affaires (notamment celle des assistants parlementaires fictifs), a été épinglé l'année dernière pour des dépenses faramineuses au frais du Parlement européen (cadeaux, bouteilles de champagne et dîners luxueux), et plusieurs partis à la droite de la droite refusent de s'allier avec lui pour des raisons politiques autant que de principe. Selon nos informations, c'est le cas au moins des Polonais du PiS, qui ont le RN en «horreur», et des Allemands de l'AfD, dont le porte-parole, Jörg Meuthen, a nié tout rapprochement avec le parti français.«Marine Le Pen peut faire tous les efforts qu'elle veut, les autres regardent toujours les racines du parti», commente Jean-Yves Camus.
«Bluff intégral»
«Bien des formations dont le RN auraient besoin pour la coalition sont issues d’une droite sans filiation avec l’extrême droite, bien que anti-immigration, anti-islam, opposée au multiculturalisme, mais n’ayant pas la même matrice, ajoute le politologue. Des partis d’avantage compatibles avec le souverainisme de Nicolas Dupont-Aignan.» Alors que le patron de Debout la France (DLF) était un soutien de Marine Le Pen à la dernière présidentielle, il est aujourd’hui tête de liste de sa propre formation aux européennes et ne croit pas non plus que le RN puisse organiser la réunion des extrêmes droites en Europe. «Tout cela, c’est du bluff intégral. Au Parlement, personne ne veut travailler avec eux. Les gens de l’AfD ne veulent pas en entendre parler sauf quelques dissidents, dit un très proche conseiller du député de l’Essonne. Ils ne veulent pas des gens avec des casseroles, ils ne veulent pas non plus de branquignols, et le choix de Bardella pour le RN, ça les flingue parce qu’il n’a aucune crédibilité.»
Dupont-Aignan sait de quoi il parle, lui qui se dit aussi le «grand organisateur de la grande coalition», à son niveau. «Je la prépare méthodiquement, pour une Europe du XXIe siècle et une France indépendante», explique le député de l'Essonne, sûr d'incarner «l'alternative sérieuse» à Marine Le Pen. Jeudi, sa formation dévoilera au public les noms de ses «alliés» au prochain Parlement européen, un groupe ECR élargi à 19 nationalités avec DLF dedans, ce qui, si les élections de mai respectaient les sondages actuels, «en ferait le troisième groupe au Parlement». «L'heure est venue, tout ce que j'ai dit depuis des années est en train de se passer, s'enflamme Dupont-Aignan. Si j'arrive à 9 % des sondages, la moitié du RN me rejoint.» Pour l'instant, il est à 7 % quand la formation de Marine Le Pen joue, elle, les premiers rôles.
Dupont-Aignan déjà en 2022
Il s'était déjà vu comme la «seule alternative sérieuse» à Marine Le Pen. Le souverainiste «rassurant», Nicolas Dupont-Aignan, a redit dimanche qu'il était «le seul» capable d'empêcher un duel entre elle et Emmanuel Macron lors de la présidentielle de 2022. Le patron de Debout la France, tête de liste de sa formation aux européennes, veut faire de ce scrutin un tremplin pour la prochaine course à l'Elysée. «Je dis à tous ceux qui ne veulent pas revoir ce duel Macron-Le Pen que je suis le seul qui peut l'éviter», a expliqué le député de l'Essonne sur France Inter. Par le passé, l'homme a assuré à Libération être «un bon candidat pour le second tour» même si - arithmétique oblige - «le problème, c'est de passer le premier». Il en est encore loin : pour rappel, en 2017, il avait récolté 4,7 % des suffrages exprimés.




