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Européennes

RN : et maintenant, la difficile équation de la «grande coalition»

Bien qu'arrivé en tête en France, comme son allié de la Ligue en Italie, le parti de Marine Le Pen a peu de chances pour l'instant de réussir à former la future alliance des extrêmes droites en Europe qu'il annonce depuis le début de la campagne.

Matteo Salvini et Marine Le Pen en meeting à Milan, le 18 mai. (MIGUEL MEDINA/Photo Miguel Medina. AFP)
Publié le 27/05/2019 à 16h03

En arrivant dimanche soir en tête des européennes en France, le Rassemblement national a élargi son électorat par rapport au scrutin de 2014 et son score historique (5,2 millions de voix en 2019, contre 4,7 cinq ans plus tôt). Mais il n'a pas accru le nombre de députés qu'il va envoyer à Strasbourg : en 2014, le parti de Marine Le Pen avait fait rentrer 24 élus (contre 23 aujourd'hui) mais le chiffre était tombé à 15 au cours de la mandature, après de nombreuses défections. Au-delà des chiffres, le résultat de dimanche est surtout venu conforter sa place de principale force d'opposition, son slogan de «premier parti de France» et son statut de force majeure au sein des nationalistes d'Europe. Ce dernier point a son importance, au vu des ambitions du RN au niveau européen : constituer (et coprésider) la «grande coalition», dont il rêve, des souverainistes au Parlement européen, pour l'instant dispersés en trois groupes (ECR, EFDD, ENL), qui seraient alors rassemblés dans un nouvel ensemble, le plus gros possible.

Agréger de nouvelles forces

L'objectif serait d'enfin «peser sur les décisions», espère un cadre du parti… il s'agissait bien du seul vrai enjeu du RN pour ces européennes, alors que son bilan à Bruxelles est plus que léger. Marine Le Pen l'a dit et redit tout au long de la campagne. En octobre à Rome, par exemple, en compagnie de son allié et chef de la Ligue italienne, Matteo Salvini (près de 34% des voix dimanche). Le Pen affirmant «remplacer» ceux qui sont «à la tête de ce système totalitaire qu'est l'Union européenne, et rendre le pouvoir au peuple», Salvini souhaitant pour sa part «former un axe sur la défense des valeurs, afin de porter la révolution dans toute l'Europe» en la noyautant de commissaires eurosceptiques.

Dans cette optique, et même s'il est acquis que leur attelage ne sera pas majoritaire au sein du Parlement, les deux leaders populistes doivent arriver à agréger de nouvelles forces. Pour l'instant, selon les projections, le groupe ENL dans sa forme actuelle compterait 58 eurodéputés (dont 28 issus du parti de Salvini et 23 de celui de Le Pen). Mieux que les 34 actuels, mais loin de la centaine qu'il ambitionnait avant le scrutin. Une nouvelle campagne commence donc pour renforcer la chose.

A Milan, le 18 mai, Le Pen et Salvini s'étaient affichés avec une dizaine de représentants de partis d'extrême droite européens, dont l'AfD allemande, qui jusque-là avait pourtant fait mine de ne pas vouloir entendre parler cette future alliance. Et si l'on additionne les résultats de toutes ces formations, on arrive à peine à 74 eurodéputés (dont «seulement» 11 issus de l'AfD). Car en fin de compte, les européennes 2019 ne sont pas le triomphe annoncé des populistes du continent, qui reculent par exemple au Danemark et en Autriche, où le FPÖ, embourbé dans un énorme scandale de corruption, n'a obtenu que trois élus. Quant aux mouvements Volya (Bulgarie), Sme Rodina (Slovaquie) et PVV (Pays-Bas), que Marine Le Pen est allée soutenir dans leur pays pendant la campagne, ils n'engendrent aucun député, ayant échoué à dépasser la barre des 5%. Au contraire des Estoniens d'Ekre, qui ont obtenu un siège : mais avant d'être eurosceptiques, ils sont surtout néonazis, et bien loin d'être pro-russes comme Le Pen ou Salvini…

Maigre casting

Pour faire le compte des forces potentielles, le RN et la Ligue consultent et racolent en ce moment un peu partout au sein de l'extrême droite européenne. Par exemple en Espagne, où ils espèrent rallier la jeune formation néofranquiste Vox et ses trois eurodéputés (6,20%), même si elle reste bien loin de la ligne idéologique de Le Pen et son allié italien. Fin avril, la présidente du RN avait quand même félicité le «jeune et vigoureux parti» pour son «entrée fracassante» au Parlement espagnol. Selon plusieurs cadres du Rassemblement national, Vox, qui jusqu'à présent envisageait de rejoindre le groupe ECR, pourrait changer d'avis dans les prochaines semaines. «Les choses vont finir par se décanter», promettait un proche de Marine Le Pen à Milan, devant le bien maigre casting de la «grande coalition» alors présenté. «Beaucoup de partis [attendaient] les résultats des élections pour se prononcer». Un autre : «Après 2014, on avait mis un an à former un groupe. Là, non seulement on débute avec un ensemble déjà formé et important, mais en plus, on a les deux plus puissantes formations d'Europe.»

Il oublie qu'en Hongrie, le Fidesz de Viktor Orbán est au pouvoir ; qu'en Pologne, c'est le très conservateur PiS, et qu'aucun des deux ne veut entendre parler pour l'instant de la coalition menée par Le Pen et Salvini. Le PiS ne veut rien entreprendre avec le pro-Poutine RN, qui jouit par ailleurs d'une réputation désastreuse sur la scène européenne. Quant à Orbán, il n'a pour l'instant pas l'intention de tourner le dos au puissant PPE, qui lui offre une influence qu'il n'aurait pas avec le groupe de Salvini. Et il a aussi dit récemment n'avoir «rien à voir avec Marine Le Pen», donnant sa préférence au président de LR, Laurent Wauquiez. Commentaire d'un proche de la dirigeante frontiste : «Quand Orbán verra que le LR a fait moins de 9%, il va peut-être changer d'avis.» Mais si LR a mordu la poussière en France, le PPE reste bien le premier groupe du Parlement européen. Il n'empêche, assure un autre lepéniste, tout reste possible car la coalition des nationalistes se forme avant tout autour de Salvini, qui lui est au pouvoir dans son pays : le ministre de l'Intérieur italien «est sur ce chantier à moyen terme, il va finir par faire venir Orbán».

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