Assassins idolâtres, les Thugs forment une horde de dévots
fanatiques qui rendent à la déesse Kali un culte épouvantable. Armés du terrible roomal ou noeud coulant, ils étranglent les voyageurs innocents, dépècent leurs cadavres et en enfouissent les débris. S'ils n'hésitent pas à dépouiller leurs victimes, les Thugs obéissent d'abord à un rituel sacrificiel, tuant par dévotion pour satisfaire la voracité naturelle d'une divinité assoiffée de sang, voire par compassion pour délivrer le voyageur du cycle des transmigrations. Du Juif errant (1844) à Bob Morane, de Gunga Pin (1939) à Indiana Jones, ces représentations sans nuance du Thug et du thuggisme n'ont cessé de hanter notre perception de l'Inde, sa mythologie racoleuse et son imaginaire exotique. C'est ce mythe, son origine et ses métamorphoses, que l'indianiste Martine van Woerkens, dans le Voyageur étranglé, s'est attachée à explorer dans toute son étendue.
Aux sources du phénomène se trouvent d'abord deux textes, oeuvres de deux artisans de l'Empire britannique rayonnant. Le premier (le Ramaseeana en 1836), écrit «ethnographique», est dû à William Sleeman, policier et administrateur colonial, surtout connu pour avoir été le maître d'oeuvre de la croisade antithugs qui s'abattit sur l'Inde dans les années 1830. Après une longue enquête sur le thuggisme, qu'il décrivit comme une terrible société secrète, un «système diabolique et insensé», Sleeman lança en 1830 «une fracassante campagne d'extermination» qui s'acheva, que




