Le premier roman de Jean-Pierre Campagne, Né la Nuit, ne se passe
pas dans un pays nommé, il donne bien les noms de quelques lieux-dits, en Afrique noire, mais on sait seulement que les pointillés de la frontière «courent au milieu du lac, dans le fond». Très vite, ce qui commençait si bien comme une histoire d'amour entre le Blanc globe-trotter et la Noire sensuelle et bleutée croise le cauchemar entrevu ces deux dernières années sur nos écrans de télévision, les massacres, les charniers, les tribus mélangées qui s'entre-tuent, les noms s'imposent sans besoin de les lire, Rwanda, Burundi, Zaïre, et les pointillés au fond du lac Kivu. Les gens, eux, sont nommés, sauf le Blanc, mais ce n'est pas grave, il est le seul Blanc du livre, et c'est bien fait pour lui qui dit qu'«à force de voyager, on oublie les noms». Parfois quelqu'un l'appelle Pierre. Les Africains s'appellent Combat, Petit Déo, Lumière, C'est par la Volonté qu'on Avance, Celui pour qui Dieu a Moulu, Ça ne Fait Rien, ou bien Celui que Dieu a Béni dès qu'Il a Cligné un oeil, dont le diminutif est Celui que Dieu, mais parfois on peut confondre, et Né la Nuit, parce qu'il est né la nuit, et sa mère (on le saura plus tard), Jolie, parce qu'elle est jolie, qu'elle est le coeur du livre.
Au début le Blanc et Jolie s'aiment avec prudence, le nom qu'ils donnent au préservatif («la prudence est restée recroquevillée en elle, elle l'a retirée en riant»), on dit d'elle qu'elle est une «petite pute», plutôt une «fille-cadeau»




