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Critique

Allons enfants de la patrie. Loin d'être naturel, le sentiment national, une notion relativement moderne, serait plutôt le fruit de représentations imaginaires .Une thèse habilement développée par Benedict Anderson. BENEDICT ANDERSON,L'Imaginaire national.Traduit de l'anglais par Pierre Emmanuel Dauzat. La Découverte, 216 pp., 135 F.

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Publié le 27/06/1996 à 6h22

Le sentiment national constitue, semble-t-il, une puissante

évidence. Que les individus se sentent profondément et naturellement français, marocains ou indonésiens, et soient de ce fait prêts à mourir pour obtenir ou sauvegarder l'indépendance de leur pays, voilà qui ne surprend guère, l'amour de son pays correspondant, pense-t-on, à un sentiment naturel et profondément ancré dans le coeur de chaque individu. Trompeuse impression, affirme Benedict Anderson dans un ouvrage stimulant. Car le nationalisme, loin de se fonder sur une réalité géographique ou humaine, provient avant tout d'un imaginaire qui précède ­ et modèle ­ l'idée de Patrie. Le sentiment national ne découle pas, souligne l'universitaire américain, d'apprentissages communs, puisque les millions d'individus qui peuplent un pays ne se connaissent pas et ne se connaîtront jamais. Ils se sentent pourtant profondément unis dans une communauté de destins.

Ce sentiment, somme toute récent puisqu'il remonte au XVIIIe siècle, est dû à l'effondrement des langues sacrées et universelles (le latin, notamment), que concurrencent désormais les langues vernaculaires. Outre qu'elles brisent l'idée d'un monde uni, ces langues vulgaires, grâce au roman et au journal, donnent à des communautés une claire conscience de leur identité. Le roman, en permettant à plusieurs actions de se dérouler dans un même temps et dans un même espace, forge des sentiments communs. Le lecteur suivant la vie de Madame Bovary l'identifie comme françai

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