Au loin, le titre, la Sorcière, une enseigne équivoque qui attire
comme tout ce qui effraye, on s'approche, la première phrase tentatrice: «Quand mes filles eurent atteint l'âge de 12 ans, je les initiai aux mystérieux pouvoirs.» On va plonger, mais non, la deuxième phrase infranchissable comme un garde-fou tente de nous préserver du naufrage: «Non pas tant, mystérieux, parce qu'elles en ignoraient l'existence, que je les leur avais dissimulés (avec elles, je ne me cachais de rien puisque nous étions du même sexe), mais plutôt que, ayant grandi dans la connaissance vague et indifférente de cette réalité, elles ne comprenaient pas plus la nécessité de s'en soucier ni d'avoir, tout d'un coup, à la maîtriser d'une quelconque façon, qu'elles ne voyaient l'intérêt pour elles d'apprendre à confectionner les plats que je leur servais et qui relevaient d'un domaine tout aussi lointain et peu palpitant.» Voilà, trop tard, la phrase est lue, relue, comprise peut-être, le seul obstacle qui aurait pu nous sauver, la rambarde est sautée, a sauté, et le courant emporte le lecteur sans appel jusqu'au terme, là où le fleuve jette au saut du rêve ses dormeurs ahuris.
Marie NDiaye n'est pas une sorcière, mais elle tient de Dieu sait quel diable des recettes secrètes qui enchantent son écriture d'une invisible magie. On y suppose un charme déposé, hypnotique, qu'aucune analyse ne peut déceler, qui s'échappe du moindre prélèvement avant que le critique ne le porte au laboratoire, comme de l'eau e




