Les hobos sont ces vagabonds qui, dans le sillage des pionniers, ont
construit l'Amérique. Ouvriers agricoles ou travailleurs de force, ils ont sillonné le pays par dizaines de milliers selon les saisons et les chantiers, masse nomade lancée sur les routes ou «brûlant le dur» (le train), trimardeurs et marginaux, aventuriers et exclus, zonards et révoltés, émigrés de l'intérieur en quête sans fin du rêve américain. Né à la fin du XIXe siècle, le mouvement s'amplifia au début du siècle pour culminer au moment de la grande dépression des années 30. Le monde hobo, la hobohème, formait une société à part, avec ses camps (les jungles) et ses leaders, ses lois et sa pègre, ses journaux et ses intellectuels. Essentiellement masculin, il se féminisa peu à peu: on dénombrait ainsi, au début des années 30, environ quinze mille femmes de la route.
Boxcar Bertha est l'une d'elles, «soeur de la route» comme elle dit, née au tournant du siècle et qui n'a «connu que des chemineaux, des prostituées, des agitateurs». A l'âge de 30 ans, elle décide de se raconter à Ben Reitman, «roi des hobos», chef de file de la communauté, orateur charismatique, qui se définissait comme «américain d'origine, juif de naissance, baptiste d'adoption, professeur et médecin de profession, cosmopolite par choix, socialiste par inclination, célèbre par accident, vagabond par le poids de vingt ans d'expérience, et réformateur par inspiration». Celui qui avait été pendant dix ans l'amant d'Emma Goldman, avant qu'elle




