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Critique

Oé a tout vu à Hiroshima

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Prix Nobel 1994, le Japonais Kenzaburo Oé enseigne aujourd'hui à Princeton, où il s'est remis à écrire un roman. Rencontre avec un homme tourmenté et vulnérable pour la traduction de sa première fiction et de ses reportages à Hiroshima, qui non seulement ont bouleversé sa vie personnelle mais changé sa conception de la littérature.

ParAntoine de GAUDEMAR
Princeton, envoyé spécial
Publié le 26/09/1996 à 22h56

Dans une calme résidence de l'immense campus, Kenzaburo Oé est seul, sa famille ne l'a pas encore rejoint. Le prix Nobel de littérature 1994 est arrivé ici il y a quelques semaines. Pendant un an, il va enseigner les lettres japonaises dans l'université, à une heure de New York, où officient déjà Toni Morrison, autre prix Nobel, Joyce Carol Oates ou encore Russell Banks. L'écrivain semble apprécier cette retraite, qu'il aimerait beaucoup plus longue, loin du Japon où sa récompense a aiguisé les jalousies et les critiques. La gauche intellectuelle lui reproche ainsi d'avoir accepté un prix que Jean-Paul Sartre avait refusé, la droite nationaliste d'avoir assis sa réputation en attaquant son propre pays «afin de se faire applaudir dans les autres nations». L'écrivain, qu'on sent atteint par la polémique, est un peu amer: «Quand j'ai eu le prix, j'ai vendu plus de livres que je n'en avais jamais vendu et on me demandait mon avis sur tout. Aujourd'hui, je suis isolé. Mes livres s'achètent à nouveau comme avant, c'est à dire peu. Mon influence est faible, mais je persiste dans mon attitude». Evoquant la controverse qu'a également déclenchée, au Japon et en France avec Claude Simon, nobélisé comme lui, sa condamnation sans équivoque des essais nucléaires français dans le Pacifique (lire ci-après), il se compare volontiers, et avec un fatalisme non résigné, à l'Allemand Gunter Grass, aussi peu prophète en son pays que lui. Mais on sent qu'il en faudrait plus pour abattre ce fils de

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