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Critique

Mallarmé des ombres. Viols, meurtres, purification ethnique: contre l'impuissance à dire l'horrreur de la guerre en Bosnie, Jeanine Matillon a choisi le truchement d'un poète. Jeanine Matillon. Les Deux Fins d'Orimita Karabegovic. Editions Maurice Nadeau ,224 pp., 120 F.

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Publié le 21/11/1996 à 1h14

Les Deux Fins d'Orimita Karabegovic racontent aussi, surtout, le

commencement de la fin. Ce moment où la guerre devient un mot trop doux pour dire les choses qu'on voit, qu'au-delà du récit impuissant, il n'y a que le silence, «silence étouffant de ceux qui ont vu ce qu'on ne peut pas raconter (page 10) souffrir aussi n'a plus de sens, à moins que l'on donne le nom de souffrance à cet état d'hébétude où l'on est plongé quand on voit bien que ce qui arrive ne peut arriver, mais arrive quand même» (page 18). Alors, puisque les mots usés par d'autres guerres ne savaient pas dire cette guerre-là, Jeanine Matillon, pour dire ce qui ne pouvait arriver et qui advint quand même, s'est résolue à dire ce qui n'arriva pas. On appelle cela un roman, un mensonge , une fable de blanc désespoir plus près de la vérité que la vérité elle-même.

Orimita Karabegovic, le nom signifie «le fils du bey noir», est une jeune femme de Zagreb, croate et catholique par sa mère, Musulmane et bosniaque par son père, elle est polyglotte et cultivée, elle prépare une thèse sur Mallarmé. Parce qu'elle s'aventure à la recherche de son père, mort ou vivant, Orimita se fait embarquer dans un camp serbe, un poulailler, où l'on prépare la purification ethnique par le viol. Orimita est sélectionnée avec onze autres jeunes Musulmanes intellectuelles destinées à la reproduction, accompagnée d'un lavage de cerveau supposé les sauver du péché de n'être pas Serbes. «Vous avez été choisies entre toutes les femmes», leur

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