Un an, déjà. Christian Gailly nous recevait chez lui, comme pour
s'excuser d'avoir écrit un livre, encore un livre (l'Incident, voir Libération du 29/08/96), s'excuser, le sourire en coin, chaleureux, c'est sa manière. Celui-ci, les Evadés, était en chantier. Un chantier discret, ordonné, pas d'échafaudage, de benne de gravats ni de mobile apparent: sur le bureau, sur la plus haute feuille d'une pile, cette consigne «remplir le livre», pour ne pas oublier et parce que les livres, on a beau les concevoir, les imaginer, il faut ensuite les remplir, au goutte à goutte, au mot à mot, à ras bord, c'est inévitable. Sur le mur, à portée de main et de regard, deux morceaux de papier, l'un, découpé dans une revue, reproduisait le portrait d'une femme, belle, lointaine, énigmatique, en noir et blanc, assise, inconnue. Gailly disait: «C'est une Finlandaise, une compositrice, elle a un nom extraordinaire, c'est quelqu'un que je ne vois pas bien, je la regarde, je me demande si elle ne pourrait pas m'aider à mieux voir une femme qui essaie d'exister dans le livre que j'écris.»
L'autre pense-bête était une liste de phrases, avec un titre: «EROÏCA. La vieille dame en tailleur jaune. Alix Amundsen. Théo marchand de rasoir. La vieille dame serait la grand-mère de Jérémie. La Ford de retour double la dame jaune. Le chien rejoint la vieille.» Rien d'autre. Et aujourd'hui, c'est un roman de 256 pages, le huitième de Christian Gailly. Qui ne s'appelle pas Eroïca, non, mais l'on y entend du Beetho




