Dans la vie d'André Kertész, l'un des maîtres de l'histoire de la photographie, il est plusieurs fois question d'images perdues. Celles que, jeune soldat hongrois, il réalisa sur le front pendant la Guerre de 14-18 et qui ont disparu pour toujours ; celles (ses archives françaises) dont il fut privé pendant vingt-sept ans après son départ de Paris en 1936 pour New York et qu'il retrouvera en 1963 ; et celles enfin qu'il n'a tout simplement jamais faites, tétanisé pendant des années par son mal de vivre et le travail de commande aux Etats-Unis.
Car il y a deux périodes dans l'oeuvre de Kertész : une période extrêmement féconde et heureuse à Paris, où il s'installe en 1925, après avoir fui son destin d'employé à la Bourse du commerce de Budapest ; et sa période américaine, la plus longue. Un temps plein de désillusions et qui s'éclaire dans ses vieux jours, quand, en 1962, il décide de casser son contrat avec les éditions Condé Nast. Kertész, établi avec sa femme chérie Elisabeth au 12e étage d'un immeuble donnant sur Washington Square, se met alors à saisir New York comme il le faisait à Paris, avec cette très grande disponibilité du regard, ce goût des rapprochements étranges, cette recherche de la beauté des formes (les obliques, les ombres, le graphisme accidentel) qui ont donné des icônes de l'histoire de la photographie : Satiric Dancer (1926), une femme harmonieusement tordue et moqueuse sur un canapé, ou Chez Mondrian, Paris (1926), une amorce d'escalier, une table, un




