C'est une histoire d'amour, comme toutes les histoires qu'on aime. L'histoire d'une femme qui attend un homme. L'histoire d'une femme qui, pendant trente ans, attend un homme, elle est retenue dans une maison de santé spéciale, on dit une maison de fous, un asile, elle tire une chaise sur le seuil du pavillon où on la loge à Montdevergues et elle attend. Parfois, il vient, cet homme. Une douzaine de fois en trente ans, il est venu. Autant dire que, pendant des milliers et des milliers de jours, il n'est pas venu. Elle note tout sur ses carnets. La femme s'appelle Camille, l'homme Paul, c'est son petit frère. Page 118 on apprend leur nom de famille, au moment de dire que Paul avait parlé de Camille à Kafka, ce qui ne compte guère dans l'histoire, sauf pour dire le nom, mais c'est trop tard, on a compris depuis longtemps, on a lu dès la page 16 qu'enfants ils montaient dans un grenier pétrir de la glaise, vu qu'elle avait vocation de sculpture, page 34 on a su qu'il avait écrit le Soulier de satin, et, cinq pages plus tard, au milieu d'une phrase d'une page entière, comme la plupart des phrases du livre, qu'on n'a donc pas la place de citer, on bute par deux fois sur le nom de Rodin, versé là tout à trac comme maître et amant. Camille Claudel, Paul Claudel, Auguste Rodin. C'est une histoire vraie, c'est un roman.
L'histoire vraie, c'est que Camille Claudel fut un sculpteur de génie, qu'elle fut l'élève, le modèle, la petite main et la maîtresse de Rodin, qu'il la jalousa autant




