Envoyés spéciaux à Istanbul,
Par mer calme, quand à l'aube surgit le soleil, il y a un moment où les flots baignent dans une lumière laiteuse et scintillante. «Tu dois prendre la route quand la mer devient blanche», aime volontiers à rappeler Yachar Kemal, descendant d'antiques seigneurs kurdes, de fameux bandits et de poètes errants. Prolifique conteur des révoltes des peuples du plateau anatolien et célébré comme le plus important auteur turc vivant, avec quelque quarante livres, traduits en 26 langues, le romancier octogénaire, au moins vingt fois poursuivi en justice pour ses engagements, ne peut ni ne veut plus vivre loin de la mer. Jeune homme bègue, borgne et orphelin d'un père assassiné sous ses yeux, il découvrit la Méditerranée à l'âge de 17 ans, venant de son village par-delà les montagnes du Taurus, et il resta à la contempler toute une journée, bouleversé au point d'en oublier de manger. Longtemps il a vécu en lisière d'Istanbul, côté Europe, dans une grande maison près du rivage, au milieu d'une forêt de trois cents arbres plantés par ses soins. Désormais il s'est installé dans un petit immeuble sur les hauteurs du Bosphore, côté Asie, contemplant le va-et-vient des cargos depuis sa table de travail où, comme toujours, il écrit au crayon. «Mes voisins comme la plupart des Turcs aujourd'hui sont vissés devant la télévision, moi je regarde la mer», ironise l'écrivain qui vient d'achever un quatrième tome de ce qui ne devait être à l'origine qu'une trilogie : «Un r




