A entendre les anciens, la cause est entendue. Mai 68 représente un phénomène culturel avant tout, dont la révolution des moeurs en général et la libération sexuelle en particulier constituent les traits les plus saillants. Cet hédonisme revendiqué s'accompagne de quelques remords. L'espérance révolutionnaire que caressaient quelques leaders comme la dévotion portée à l'expérience maoïste pouvaient mener au totalitarisme et à la sacralisation de la violence politique ; le nombrilisme d'une génération conduisait à ignorer «ce qui se passait dans le reste du monde», pour reprendre les termes de Bernard Kouchner. Cet examen lucide provoquait, les années passant, de déchirantes révisions. Brûlant ce qu'ils avaient adulé, quelques auteurs chantaient les louanges d'un libéralisme postmoderne célébrant les noces de la démocratie et de l'économie de marché. Par une ruse de l'histoire, le joli mois de mai léguait donc à la France contemporaine un héritage inattendu mais non sans cohérence l'adaptation du capitalisme aux temps modernes.
Colportée par les médias, cette vulgate trahit pourtant la lettre et l'esprit d'un mouvement qui, souligne Kristin Ross, professeur de littérature comparée à New York University, fut d'abord et avant tout politique et social. Les insurgés ouvriers et paysans ne se battaient pas pour imposer une révolution sexuelle ; ils entendaient abattre le gaullisme, récuser la loi du capitalisme et refuser d'entrer en discussion avec un Etat qu'ils exécraient. Cet




