«Ma 16. 12. 1980. Levé avec une heure de retard. Paul, qui pousse une dent, nous a tenus éveillés longtemps cette nuit. Commandé l'Histoire universelle des explorations. Ce cahier parce que je sens que s'effacent, à peine posées, les touches légères qui confèrent aux heures de notre vie leur saveur, leur couleur. Il ne subsiste plus, avec l'éloignement, que des blocs de quatre ou cinq années teintés grossièrement dans la masse. J'aimerais bien avoir conservé quelques lignes du temps d'avant d'avant la conscience du monde et de soi, de la fièvre et de l'urgence, de la certitude de mourir. Mais c'est parce qu'elles m'étaient épargnées que je n'ai pas éprouvé le besoin de rien noter.» Voilà la première des peut-être trois mille dates de dix années du journal de Pierre Bergounioux, celle qui en dit le pourquoi : conserver quelques lignes du temps d'avant, ou plutôt la gageure de tenter de conserver en quelques lignes le temps d'avant, et déjà trahir par une tournure frottée d'occitan (ce n'est pas la dent qui pousse, mais le petit Paul, au monde depuis peu de mois, qui pousse sa dent) le malaise qu'on a de vivre dans un pays qui n'est pas le sien.
Ce mardi 16 décembre 1980, Bergounioux n'a encore rien publié, il ne nous est rien, et la modestie de son propos ne l'adresse qu'à lui seul, même si, dès ces premières lignes, il touche à notre lot commun, mourir. En quoi cela nous regarde-t-il ? Quinze jours plus tard, pour clore cette année de peu de phrases, le mercredi 31 décembre




