Dans le jardin d'un hôtel feutré de Saint-Germain-des-Prés, on voit d'abord une fine moustache, simple trait formé de petits poils collés au-dessus des lèvres. Puis un corps habillé de noir qui ne donne aucun indice d'ordre sexuel. Le visage est anguleux et doux à la fois, la parole fluide et brillante. Beatriz Preciado extirpe de sa poche un petit sachet de testostérone comme d'autres sortent négligemment quelques euros pour payer leur café. 50 mg en gel. «Je n'ai pas pris cette hormone pour devenir un homme, cela ne m'intéresse pas.»
Philosophe, elle publie, ces jours-ci, un essai totalement détonant. Dans Testo Junkie, elle narre, d'un côté, sa vie de «gouine trans» comme elle se définit elle-même, avec godes ceinture de 22 centimètres et prises de testostérone synthétique. De l'autre, elle développe, en tant que disciple de Jacques Derrida et chercheuse à l'université de Princeton aux Etats-Unis, son idée de «société pharmacopornographique». Dans la lignée d'un Foucault, elle fait le constat que les normes actuelles de la sexualité, loin d'être fixes et naturelles, sont produites et contrôlées par l'univers du porno comme par la diffusion de substances chimiques (Prozac, Viagra et autre cocaïne).
Auto-cobaye de son laboratoire philosophico-intime, elle s'applique de la testostérone sur la peau durant 236 jours pour les besoins de son livre. «Par cette intoxication volontaire conduite sans protocole médical, je signifie que m




