Patiemment, de livre en livre, Pierre Rosanvallon poursuit son projet d'«histoire intellectuelle du politique», une histoire ambitieuse, soucieuse d'inventorier et surtout de conceptualiser les formes, les inflexions ou les contradictions de nos démocraties. L'enjeu d'un tel travail est bien entendu savant, puisque c'est au travers d'une approche longue et largement informée par les sciences sociales qu'il aborde ces questions. Mais il est tout autant politique, puisque la conviction de l'auteur, maintes fois réaffirmée, est que la principale faiblesse de la démocratie tient à ses impensés et au déficit chronique de réflexion dont elle souffre. C'est donc dans cette double perspective qu'il a placé au centre de son dernier livre la question, devenue sensible depuis une bonne vingtaine d'années, de «la légitimité démocratique».
«Grammaire». Le constat de départ est assez clair. Les deux assises sur lesquelles reposait jusqu'ici la légitimité de nos régimes, à savoir le principe majoritaire et la notion d'intérêt général, sont aujourd'hui en crise. La disgrâce du premier est évidente : l'idéal d'unanimité, l'assimilation de la majorité à la volonté générale, l'identification durable du régime au moment électoral qui le fonde, tout cela a fait long feu. S'y ajoute une évidente dévalorisation de l'Etat : le service public, que le premier XXe siècle avait érigé en acteur clé du système, sorte d'émanation objective, rationnelle, positiv




