L'humeur est à la «mélancolie de gauche». Fin de l'histoire, effondrement des utopies, perte des valeurs, absence des idées, dégradation de la vie sociale, vulgarité d'Internet, comédie des hommes politiques. Décidément, c'était mieux avant. On notera que, dans son énumération, le «pessimisme culturel» omet la condition ouvrière. Il est vrai que, sur la question sociale, la nostalgie dévoile son absurdité : il ne faisait pas plus bon être smicard hier qu'aujourd'hui. En revanche, dans le champ artistique, le pessimisme se déchaîne et son message est clair : depuis que tout le monde y a accès, la culture est devenue un spectacle permanent dont se repaît une foule ivre de sa propre ignorance (telle est au fond la définition de l'individualisme, pour Finkelkraut ou un Michéa : l'ère des incultes fiers de l'être).
«Troupeau». Jacques Rancière prend le parti des ignorants, des incultes, des incapables et de tous ceux qui sont décrétés tels. C'est son geste philosophique, son mouvement de pensée ; c'est le point qu'il n'a cessé de tenir depuis qu'au début des années 70 il a rompu avec son maître Althusser. Non, il n'y a pas d'un côté la masse ignare qui subit l'aliénation et de l'autre les intellectuels qui possèdent la connaissance, «l'élite qualifiée pour diriger le troupeau aveugle» (la Haine de la démocratie, 2005). Qu'il parle de politique ou de l'art - ses deux terrains de prédilection - le philosophe français cherche à com




