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CHRONIQUE

Parler comme Jaurès

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François Hollande à Carmaux, le 23 avril. (Photo : Eric Cabanis. AFP)
ParMichaël Fœssel
professeur de philosophie à l’école Polytechnique.
Publié le 02/05/2014 à 18h06

Plus la politique se professionnalise, plus les politiciens se réclament du «terrain». L’idée selon laquelle «la terre ne ment pas» a fait l’objet d’usages si clairement antidémocratiques que l’on ne peut plus s’y référer sans honte. C’est pourquoi on a remplacé la terre par le terrain, sans toucher à la structure du mythe. Pour les communicants, le terrain incarne le bon sens des gens simples contre la sophistication des élites. Ce sont pourtant ces mêmes élites qui décrètent ce que pense cet être sans visage. Le propre du terrain, c’est qu’il ne parle jamais un autre langage que celui qu’on lui prête.

Il arrive que, lors d'une rencontre avec un terrain pourtant domestiqué par les services d'ordre, une voix singulière brise le mythe. C'est ce qui s'est produit à Carmaux lorsqu'une femme a interpellé le président de la République : «Jaurès, il ne parlait pas comme vous.» La phrase a été prononcée sans détour, mais aussi sans ressentiment. Le constat est d'autant plus impitoyable qu'il exprime une tristesse dénuée de colère. Le réel, disait Lacan, c'est quand on se cogne.

En une seconde, l’image médiatique du terrain s’est effondrée. Le peuple n’apparaissait plus comme l’éternel ennemi des élites, pas davantage comme un troupeau de spectateurs. Deux attitudes à l’égard des puissants entrent dans le champ médiatique contemporain : le crachat et le spectacle. Et voilà une femme qui ne veut ni insulter le Président ni lui extorquer un selfie. Elle veut seulement exprimer

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