Certains pères méritent qu’on les enterre deux fois. C’est le cas de celui de la narratrice, un gynécologue bulgare établi à Stuttgart et retrouvé, un jour, pendu dans son cabinet de consultation. Trente-cinq ans plus tard, voilà ses restes embarqués dans un périple funèbre, organisé par l’un de ses camarades d’émigration, le milliardaire Tabakoff, qui tient à ce que sa vingtaine d’amis défunts, cryogénisés et réduits en miettes, reposent ensemble en terre natale. Un cortège de onze limousines noires, véhiculant les proches, plus deux corbillards, transportant les trépassés, va donc effectuer un road-movie sépulcral de l’Allemagne à la Bulgarie, via Zurich et Milan. Les deux filles du suicidé - des rumeurs bulgares contre toute vraisemblance voient dans cette mort la main des services secrets de Sofia - sont du voyage. Ce n’est pas une marque de piété filiale : elles ont monnayé leur présence au prix fort.
La narratrice (la cadette) hait son père - à la fin du livre elle découvrira que c'est une haine «nourrie de bons sentiments» - et dans le même élan la Bulgarie, l'ancienne Thrace antique, le berceau d'Orphée devenu «un pays d'opérette ». Et c'est alors un déferlement d'exagérations, des giclées de fiel, une morbidité quasi burlesque. Rien ne trouve grâce à ses yeux. Le paysage est définitivement défiguré par le béton des années communistes, la nourriture est exécrable - elle ne mange plus que de la salade à la féta -, la mafia règne et les femmes s'habillent comme si elles faisaient le trottoir.
Paradoxalement la férocité comique de l'ouvrage est renforcée par sa dimension autobiographique : Sibylle Lewitscharoff (née en 1954) a injecté dans son roman de nombreux éléments de sa propre vie. Comme la narratrice, elle est le fruit de «l'amitié germano-bulgare», son père était gynécologue et s'est suicidé lorsqu'elle était enfant après des années de neurasthénie contaminante. Aujourd'hui, elle règle ses comptes. «Quand il [le père] sortait de l'armoire son gilet détendu, [avec un trou de mite sur le ventre, précise-t-elle plus loin] nous savions ce qui allait arriver. Le monde autour de lui s'éteignait pour deux mois, toujours au printemps, et nous étions condamnées à nous éteindre avec lui.»
Une fois le géniteur mort - la narratrice a 9 ans, la romancière 11 ans -, la lumière ne se rallume pas pour autant. Sibylle Lewitscharoff a été dans le passé comptable. La colonne du passif paternel monte jusqu’au firmament, comme l’échelle de Jacob. Elle a aussi étudié la théologie. Le ciel et ses nuages, qui cachent des figures bibliques ou des anges, sont là pour rappeler l’index dressé et les injonctions paternelles. Sans compter les simples fantômes, celui du suicidé avec son maudit bout de corde, celui du grand-père adepte de la vie simple à la Tolstoï, ou celui de la trottinante et harcelante grand-mère bulgare.
Et l'amour ? Après l'enterrement à Sofia, les deux sœurs poursuivent la route pour un voyage d'agrément, proposé par le filleul du grand-père, Rumen Apostoloff. «Un Bulgare typique est très poilu, il a des dents blanches parfaites, mange de l'ail et devient vieux comme les pierres.» L'aînée va fondre, tandis que la narratrice poursuit impitoyablement son étude éthologique sur le malheur et le mâle bugares.




