Ces espions de sa très gracieuse majesté étaient des as du déguisement. Hirsute avec une fausse dent manquante, le très élégant diplomate Paul Dukes devenait Joseph Afirenko, miteux bureaucrate au physique passe-partout ; en canadienne de cuir, il se transformait en Aleksandr Markovitch, ardent révolutionnaire serbe. Ses camarades étaient tout aussi habiles à jongler avec les identités. Ils étaient une dizaine de «canailles et fripouilles», comme les appelait avec affection leur patron qui les avait choisis un par un, tous issus des meilleures écoles de la haute société britannique, pour espionner le jeune pouvoir soviétique. A l'époque, le métier d'espion était encore très méprisé par les militaires comme par les diplomates. Mais la révolution bolchevique menaçait l'Europe et surtout l'Empire. Londres décida de parer au plus pressé.
Sperme. «L'intervention militaire étant exclue, le sort des démocraties occidentales allait reposer sur quelques hommes, des agents secrets peu nombreux mais bien entraînés. Leur mission : infiltrer le gouvernement révolutionnaire russe et saboter les projets de Lénine de l'intérieur», écrit Giles Milton qui, à partir des archives britanniques, raconte l'histoire des précurseurs du Secret Intelligence Service (SIS). Une geste stupéfiante, souvent hilarante et parfois tragique, qui tient de Tintin au pays des Soviets, d'Arsène Lupin et de John le Carré. Ce livre est le plus extraordinaire et le plus fou des romans d'espionnage, d'autant que tout y est vrai. Le fondateur de ce premier service de renseignement professionnel, Mansfield George Smith-Cumming, était un officier de marine souffrant du mal de mer et donc reconverti dans la défense du port de Southampton. En 1909, il avait été chargé par l'Amirauté de monter une telle structure, à l'époque inédite. Maniaque du secret, ce personnage haut en couleur se faisait appeler «C» et, dans ses moments de colère ou pour tester le sang-froid d'un candidat au grand jeu, il n'hésitait pas à planter un couteau dans sa jambe gauche… qui était en bois.
Tout était à inventer dans le métier. Pas de radio : on écrivait les rapports à l'encre sympathique - et parfois avec du sperme - quand manquaient les produits habituels. Avant même la révolution, C avait des hommes dans les hautes sphères du pouvoir russe et c'est un agent anglais qui, au cœur du complot pour se débarrasser de Raspoutine, donna le coup de grâce au moine fou, protégé du tsar. Avec la prise du pouvoir par Lénine, tout se complique. Ces élégants espions risquent désormais leur peau, d'autant que la Grande-Bretagne commence à intervenir militairement contre la révolution. Certains sont des diplomates, tel Robert Bruce Lockhart, des militaires, comme Samuel Hoare, le chef de poste du SIS à Petrograd, ou Frederick Bailey qui s'active en Asie centrale. Arthur Ransome, journaliste du Daily News, affiche des sympathies révolutionnaires. Banquier aventurier aux multiples conquêtes féminines, Sidney Reilly était né Rosenblum dans une famille juive d'Odessa. Contacté par des officiers lettons devenus antibolcheviques, il tente même en août 1918, avec l'accord de ses supérieurs, d'organiser un coup d'Etat et l'arrestation de Lénine. «Si un lieutenant corse avait pu étouffer le feu de la Révolution française, un agent britannique ne peut-il pas devenir le maître de Moscou ?» rêvait Sidney Reilly. Le complot échoue et il doit fuir.
Traîneau. Ses camarades restent sur place malgré la traque de la Tchéka. Ils ont des sources au cœur même du système. Le journaliste Arthur Ransome est l'amant d'Evguenia, la secrétaire de Trotski. Leurs informateurs sont souvent des Russes qui coopèrent avec Londres par haine du nouveau pouvoir. Ainsi, Boris Bajanov, adjoint de Staline et secrétaire du Politburo, qui se revendiquera après sa fuite d'URSS comme «un soldat de l'armée antibolchevique infiltré dans l'état-major ennemi». Ses rapports sont acheminés par des messagers au travers du golfe de Finlande en traîneau l'hiver, en vedette rapide l'été.
Le vaste réseau monté par Frederick Bailey en Asie centrale permet à Londres de briser dans l'œuf plusieurs tentatives de soulèvement dans les zones tribales limitrophes de l'Afghanistan et de torpiller une alliance Moscou-Kaboul. «Un espion infiltré sous une fausse identité pouvait obtenir plus d'informations en une journée qu'un diplomate en grande tenue en une année», résume Giles Milton. L'Intelligence Service devint dès lors, notamment avec l'appui de Winston Churchill, un pilier de la puissance britannique.




