Essais
Elsa Cayat La Capacité de s'aimer
Psychiatre et psychanalyste, Elsa Cayat était fille de juristes. Une filiation charnelle et intellectuelle qui traverse ce brillant essai interrompu par l'assassinat de l'auteure à Charlie Hebdo. Droit et psychanalyse se rejoignent en effet pour elle sur un point commun, un principe du droit - liberté, égalité, fraternité -, principe qui, pour l'auteure, rejoint aussi le but de la psychanalyse. Elle le démontre à travers une analyse originale de nombreuses questions soulevées par la procréation médicalement assistée (anonymat des dons, gestation pour autrui, homoparentalité, etc.) que la loi bioéthique tente depuis des décennies - sans grand succès - de réguler. Une loi de peur pour Elsa Cayat, une «loi qui ensevelit sous l'interdit ce qu'une société n'arrive pas à regarder en face». G.D.P
Jean-Marie Klinkenberg La langue dans la cité
S'il existe dans chaque société une politique de la santé, de l'environnement ou du travail, il est rare que, de la langue, les pouvoirs publics (et aussi les acteurs culturels) élaborent une véritable politique, avec méthodes, projets et finalités. C'est à combler cette lacune que s'attache Jean-Marie Klinkenberg, professeur émérite à l'université de Liège - conscient que la langue «exprime, rend sensible ou cristallise un grand nombre de problèmes sociaux». Aussi, l'auteur ne s'attarde pas sur les doléances relatives à l'orthographe, ni, au contraire, à la «mission civilisatrice» du français, mais souligne le lien entre la langue et «tous les problèmes qui ont nom fracture sociale, modernité, violence, ou encore accueil de l'autre, maintien de la diversité culturelle, efficacité technique, relations entre travailleurs et employés, justice, égalité, décence». R.M.
Carl Einstein Les Arts de l'Afrique
Né en 1885 à Neuwied, en Allemagne, dans une famille juive allemande, Carl Einstein s'intalle à Paris en 1928. Engagé tant dans les avant-gardes littéraires et artistiques (fauvisme, cubisme) que dans la politique, il rejoint en 1936 les «combattants de la liberté» en Espagne. Arrêté à son retour, il se suicide à Pau en juillet 1940. Il est l'un des plus remarquables théoriciens de l'art moderne, et son mérite, reconnu, est d'avoir été «le premier Européen à analyser sur le plan formel, libre de tout préjugé, de toute idée préconçue et sans ethnocentrisme aucun, alors que le colonialisme était à son apogée, les réalisations artistiques des peuples dits primitifs». Ce recueil contient les principaux textes consacrés par Carl Einstein aux arts de l'Afrique. R.M.
Romans
Jonas Karlsson La Facture
En ces temps moroses, le bonheur a un prix et le héros narrateur de la Facture en fait l'expérience. Un courrier lui réclame 600 000 euros sous prétexte qu'il est heureux. L'expéditeur est inconnu au bataillon, si bien qu'il croit à une escroquerie, mais les débiteurs persistent et majorent l'impayé. Notre homme, employé à mi-temps chez un loueur de DVD, n'a pourtant pas une vie folichonne : à 39 ans, il est célibataire et sans enfant ; ses parents sont morts et son seul ami est un radin de compétition. Mais ce héros se contente de ce qu'il a. Pour diminuer sa dette, il se met en quête de malheurs anciens. «Je peux avoir une déduction pour mes journées d'angoisse ?» Non. Né en 1971, traduit dans une quinzaine de langues, Jonas Karlsson réussit le portrait d'un bienheureux contemporain, paresseux, rebelle qui s'ignore face à l'insatisfaction générale. Il est aussi un acteur célèbre en Suède, son pays arrivé troisième de la dernière étude de l'OCDE sur le bonheur national. V.B.-L.
Espedite Les Aliénés
Kenza s'est tiré une balle dans la tête. Mais le recul a détourné son bras, la balle lui a juste arraché l'arcade sourcillère et emporté l'œil gauche. Très vite, elle enlève ses bandages, «elle est fière de s'être tatoué la liberté sur la face». Est-ce ce suicide manqué ? Le vide un peu glauque de sa vie ? La jeune femme part en vrille. «Kenza se saoule dans les bars du centre-ville […]. Elle calcule son attractivité, place son corps en offrande, devanture de magasin, poissonnerie de bas étage, tout n'est pas frais ici, c'est pourtant là, entre le hareng et les crevettes gisant sur la glace, […] qu'on entrevoit la vérité.» Du sexe, du sang, du cru, Espedite est un fou furieux mais il écrit comme un dieu. A.S.
Récit
Paolo Rumiz Le Phare voyage immobile
Grand reporter au quotidien La Repubblica et écrivain, Paolo Rumiz a arpenté les frontières de l'Europe, de l'Arctique à la mer Noire, suivi les traces d'Hannibal et descendu le Pô en barque. Le voyage de ce Triestin (ville charnière entre les mondes germanique, slave et latin) est cette fois en lui-même, isolé dans un phare, sur un ilôt rocheux de la Méditerranée. Il se garde bien de donner plus de précision afin de ne pas dérouter son discours dans l'anecdotique. Son propos, ce sont les étoiles et les ciels mutants, la voix des orages et les musiques des vents, les cris des oiseaux et le silence des poissons. Un royaume hors du temps d'un kilomètre de long sur deux cents mètres de large qu'il partage avec les gardiens, se coulant avec bonheur dans une vie d'ermite, empreinte d'érudition et de la volupté d'être libéré du superflu. M.S.
Revue
Capharnaüm Drôles d'idées…
Rien que l'exergue de ce numéro de Capharnaüm dédié aux idées est déjà plaisant : «Idées reçues, idées noires, idées fixes, bonnes idées ou mauvaises idées, l'idée, c'est qu'elles soient drôles.» Une nouvelle inédite en français de Louisa May Alcott (l'auteur des Quatre Filles du docteur March) ouvre le ban : «La folle avoine transcendantale». Les noms sont changés, mais il s'agit d'un souvenir d'enfance daté de 1843, la création d'une petite communauté censée jeter les bases d'une société vertueuse, strictement végétalienne. «Ils avaient inventé un nouvel habillement, puisque le coton, la soie et la laine étaient interdits, comme fruits de l'esclavage, du massacre des vers ou d'un vol aux dépens des moutons.» L'humour et le sens pratique de la mère de l'auteur sauvent la famille du désastre. Au sommaire également, Frigyes Karinthy, Jerome K. Jerome, Thomas B. Thorpe. Cl.D.
Lettres
François Caradec et Noël Arnaud Correspondance incomplète 1951-1996
Le Collège de 'Pataphysique et l'Oulipo sont si intimement associés aux noms de François Caradec et de Noël Arnaud que ce serait déjà une raison suffisante pour se plonger dans leur correspondance. Patrick Fréchet a édité avec soin près de 350 lettres, libres, provocatrices, inventives, parsemées d'une érudition joyeuse, de calembours, de surnoms, avec en ligne de mire la bêtise. On assiste à la genèse des enquêtes de ces deux compères dans la fin-de-siècle qui était leur terre d'élection. Tandis que l'un se consacre à Allais, l'autre compose son interminable biographie de Jarry et tous deux pistent les traces de Lautréamont. C'est l'histoire d'une amitié et d'une liste impressionnante d'entreprises. Si tous les deux sont aujourd'hui partis sans laisser d'adresse, cette correspondance sauvegarde intact leur esprit d'insoumission aux modes et aux mots d'ordre. J.-D.W.




