Récits
Jhumpa Lahiri est une romancière américaine, d'origine indienne, née en Angleterre en 1967. Elle fut récompensée du prix Pulitzer en l'an 2000 pour l'Interprète des maladies. En visitant Florence quelques jours avant Noël, elle a pour la langue italienne un coup de foudre. L'italien devient son Amérique à elle. Quand elle entend «Permesso» ou «Avete dormito bene ?» elle succombe. Ce livre d'une grande finesse raconte son apprentissage de l'italien, perfectionné grâce à son installation à Rome dans un appartement non loin du portique d'Octavie. Lahiri traduit avec des métaphores son acclimatation progressive à cette langue pour elle étrangère. C'est tantôt un lac à traverser à la nage, en toute confiance, pour atteindre l'autre rive, tantôt un enfant : «Je veux défendre mon italien, que je tiens dans mes bras comme un nouveau-né. Je veux le cajoler. Il doit dormir, il doit s'alimenter, il doit grandir. Par rapport à l'italien, mon anglais me fait penser à un adolescent poilu, qui pue.»
Jhumpa Lahiri, En d'autres mots. Traduit de l'italien par Jérôme Orsoni. Actes Sud, 160 pp., 16,80 €.
Trouver un logement chauffé, obtenir des chaussures, vendre sa ration de hareng, c’est à quoi un écrivain pouvait passer ses journées en 1920, à Moscou. Les souvenirs de Khodassévitch, poète surtout connu en France pour avoir été le compagnon de Nina Berberova, se distinguent par le récit d’une expérience de fonctionnaire auprès d’un tribunal d’arbitrage. Contrairement à ce qu’on pourrait croire, l’arbitre à la solde des bolcheviks était chargé de prendre ses décisions en faveur du patronat, en laissant croire aux ouvriers qu’ils pouvaient réclamer ce qu’ils voulaient. Superbes évocations d’avant et après la Révolution, et deux visites : le «couloir blanc» du Kremlin en compagnie de la sœur de Trotski, épouse de Kamenev, et du Palais des arts de Saint-Pétersbourg, aussi peuplé en 1920-1922 de figures extraordinaires que le Chelsea Hotel new-yorkais des années 60.
Vladislav Khodassévitch, Le Couloir blanc. Traduit du russe par Fanchon Deligne. Interférences, 176 pp., 17 €.
Voilà trente-trois récits d'enfance, écrits par des auteurs nés entre 1931 et 1976. Certains sont écrivains, comme Demir Özlü, d'autres traducteurs, comme Zeynep Avci, d'autres sont les deux à la fois, comme Rosie Pinhas-Delpuech ou Yigit Bener. D'autres métiers sont représentés : Sarah Yontan, par exemple, est conservateur à la BNF. Talât S. Halman parle de sa maison d'Istanbul, près d'un ruisseau, «trois étages, spacieuse, toute blanche, avec des volets rouges et un beau jardin». Selim Ileri se souvient de «l'eau de Cologne […] parfumée à la violette et couleur mauve clair de primevère» avec laquelle le coiffeur grec lui frictionnait les cheveux et Selçuk Yildiz des baldaquins de tissu blanc sous lesquels il dormait en été. Que leurs auteurs soient nés dans les années 30 ou un demi-siècle plus tard, tous ces récits ont le parfum poignant d'un monde disparu.
Collectif (sous la direction d'Elif Deniz), Une enfance turque. Bleu autour, 336 pp., 26 €.
Philosophie
S’agissant de l’identité, la bonne question - celle, en tout cas, que l’histoire de la philosophie a retenue - semble être : «Qui suis-je ?» Mais si on se demande : «Lequel suis-je ?» à quoi s’expose-t-on, que transforme-t-on du problème ontologique et existentiel ? Sans doute à voir jaillir des identités multiples, peut-être aussi à constater une rupture du moi, une fragmentation ou une dissociation dont certaines pathologies fournissent des exemples mais qui pourraient être de la plus grande normalité, justement parce que le moi est pluriel. Quel moi rêve et quel moi est rêvé ? Lequel pense ou est pensé ? Agit ou est agi ? Professeur de philosophie contemporaine à l’université de Montpellier, Marlène Zarader, pour aller au cœur de la question de l’identité, et aussi du sens de l’existence, étudie ici ce «motif» récurrent du clivage, en l’abordant par le biais de fictions littéraires ou cinématographiques, et des œuvres, entre autres, de Cortázar, Borges, Dostoïevski, Stevenson, Hitchcock.
Marlène Zarader, Lequel suis-je ? Variations sur l'identité. Encre marine, 136 pp., 16,90 €.
Psychanalyse
Le sous-titre dit clairement l'objet du livre : «Histoire culturelle et psychologique de la paternité». Peut-on parler de la «disparition de la figure du père» ? Sans doute, si on ne considère que la sociologie des temps récents. Disciple de Jung et de la «psychologie des profondeurs», Luigi Zoja répond à la question en allant puiser aux sources les plus enfouies de la culture, les mythes et les juridictions de l'Antiquité (dans lesquelles «le père est le seul géniteur de l'enfant»), les religions, les régimes politiques, les guerres, les faits sociaux d'aujourd'hui, et dégage ainsi une figure du père non seulement comme «personne physique» mais aussi «principe psychologique» ou «archétype» toujours marqué par le même paradoxe : si la mère «sera jugée comme mère pour ce qu'elle accomplit avec son enfant - une tâche de grande ampleur, certes, mais claire et identifiable», le père le sera tout à la fois «en fonction de son comportement avec son enfant» et de «sa façon d'agir dans la société».
Luigi Zoja, Le Père - Le geste d'Hector envers son fils. Traduit de l'italien par Marc Lesage, avec le concours de Pierrette Crouzet, Les Belles Lettres/La Compagnie du livre rouge, 384 pp., 25 €.
Manuel
«La politique de défense du gouvernement a pour objectif premier d'empêcher la guerre. Mais, d'ici que le désarmement général devienne réalité et que les armes nucléaires aient été placées sous contrôle international, des risques d'attaque nucléaire subsistent». Ceci est l'introduction d'un manuel publié en 1963 par le ministère de l'Intérieur britannique et divisé en courts chapitres : «Equipement d'urgence et provisions», «Préparer la maison», «Marche à suivre si cela arrive…» Les conseils sont simples et précis. Il faut choisir un abri antiatomique en privilégiant «murs de brique, béton ou terre compactée». Pour empêcher la chaleur d'entrer, «blanchissez vos fenêtres à la chaux» et pour prévenir les éclats de verre, «tirez les rideaux». Dans l'équipement pour un séjour «d'au moins une semaine», prévoir matelas et oreillers, ouvre-boîtes et théière. Mais aussi gants de toilette, horloge et certificat de mariage. Côté nourriture, «n'oubliez pas vos animaux de compagnie». Et, dans la trousse de premiers secours, pensez à mettre une demi-livre de sel de cuisine, du talc en poudre et un paquet d'aiguilles à coudre solides. Les conseils paraissent dérisoires et les techniques empruntées à un manuel de scoutisme, on n'est pas sûr que les Britanniques aient été rassurés. Ça ressemble étrangement au petit guide illustré diffusé depuis le 3 décembre par le gouvernement et intitulé Réagir en cas d'attaque terroriste.
Collectif Manuel de défense civile. Comment protéger votre maisonnée en cas d'attaque nucléaire. Traduit de l'anglais par Danielle Orhan et Marjorie Ribant, Allia, 48 pp., 7,50 €.




