C'est une adolescente de Californie comme les autres dans le quartier latino de Boyle Heights, à Los Angeles. Elle a des boutons sur le pif, des bagues sur les dents, des bourrelets. Elle n'est pas très bien dans sa peau, mais elle n'est pas malheureuse non plus. Sauf qu'il lui arrive des événements étranges, surnaturels. A 16 ans, narcoleptique, elle s'endort partout, tout le temps. A tel point que ses camarades la surnomment la Caïda,«néologisme né de la contraction entre caïd et caída», («chute» en espagnol). Sauf que lorsque la jeune fille se réveille, ce n'est pas dans son corps, mais dans celui d'une renarde anthropomorphe, Coyota, de l'autre côté de la frontière, au Mexique. Grandes oreilles et pilosité prononcée, elle se retrouve alors aux prises avec des membres d'un cartel ultraviolent. Une fois le «rêve» terminé, elle redevient une adolescente américaine, mais avec des blessures, elles, bien réelles.
S'inspirant des disparitions et des meurtres de femmes, nombreux à Ciudad Juárez, l'auteure Juliette Bensimon-Marchina propose, pour sa première bande dessinée, une histoire décapante, drôle et folle à la fois. On y défouraille à tout va, parfois presque trop, à faire passer un film de Quentin Tarantino pour une comptine pour enfants. La mort et le dégoût, dans Caïda et Coyota, sont omniprésents.
Coyota, même si elle-même ne sait pas trop pourquoi elle s'implique autant, tente de démonter un réseau de prostitution et de snuff movies, pornographie macabre où les femmes sont violées, torturées puis tuées devant la caméra. Face à ces barbares, la renarde n'hésite pas, elle aussi, à sortir les flingues, les ongles et tout ce qui lui tombe sous les mains pour mettre l'horreur de son côté. Parfois, elle écorche vif ses adversaires pour mieux les infiltrer, se camouflant ensuite sous leurs peaux dégoulinantes.
A l'inverse, Caïda a une vie plus normale, malgré sa mère alcoolique qui ramène des ivrognes à la maison. Elle se demande surtout si le beau jeune homme mystérieux qui vient d'arriver dans le quartier acceptera d'aller à une soirée avec elle. L'ultraviolence pop évoque les films de Robert Rodriguez, l'ennui d'une l'adolescente latino, l'univers des frères Hernandez - une filiation revendiquée, Love and Rockets est sa série préférée.
Avec habileté, dans son trait blanc et noir profond, Juliette Bensimon-Marchina jongle entre les deux lieux, crée des passerelles pour qu’au bout d’un certain temps les deux espaces et les histoires se confondent, sans se perdre dans une «narration pas forcément évidente à tenir au départ. Entre les transformations animales, les déguisements et les parures vestimentaires, à 16 ans, qui suis-je, s’interroge l’héroïne. Ai-je une seule identité, suis-je plusieurs, est-ce que je pourrai avoir une prise sur les événements ou, au contraire, serai-je emportée par le vent du chaos ? Vaste inquiétude, non résolue.




